Histoires de Noël

 – 8 Histoires de Noël – décembre 2018

Janine – Maya et le sapin de Noël – Janine – Le Père Noël existe – Loretta – Le fer à gaufres – Janine – Je t’écris d’Ostie… – Ludmilla – Une poupée en bois – Bertrand Marsigny – Le livreur – Ludmilla – Dans le bois du Défoi – Odile – L’arbre de Noël

JanineMaya et le sapin de Noël
Un bruit me fait sortir de ma sieste, j’ouvre un œil. Marion est en train de sortir du placard une certaine boîte en carton alors je sais que Noël arrive. La boîte contient les décorations pour l’arbre de Noël et c’est le prélude à mes amusements nocturnes !

Comme je participe à toutes les activités domestiques de ma maîtresse, je l’aide aussi, bien sûr, à décorer le sapin. Enfin… je l’aide, n’exagérons pas !
Quelle émotion lorsqu’elle sort les guirlandes argentées. Dès que je peux j’en saisis une et je file avec, en la traînant derrière moi dans tout le salon. «Maya, arrête, cette chatte devient impossible.» Marion me rattrape et récupère la guirlande qui va rejoindre les autres sur les branches de l’arbre et voilà qu’il devient tout scintillant. Ça me fascine. Je m’assieds un moment à l’écart pour l’admirer en me disant que je vais bien m’amuser quand ils seront tous endormis. Et j’attends la suite. Voilà maintenant les boules. Marion les accroche dans les espaces vides. C’est du plus bel effet. Je repère surtout celles qui sont placées en bas et je me vois déjà en train de les faire tourner à coups de pattes. J’adore !
En attendant j’attends que la grande boîte soit vide pour m’y cacher et bondir sur Marion ou les enfants quand ils passeront à ma portée, pour leur faire peur. Les boîtes en carton c’est ma passion.
Maintenant c’est le tour de la grosse étoile au sommet du sapin. Là, faut pas rêver. J’ai bien essayé un soir de grimper jusqu’en haut pour la faire tomber mais c’est moi qui ai failli tomber avec l’arbre. Alors je me rabats sur l’ange qui décore le bahut de l’entrée. Je trouve qu’il se monte le cou avec ses grandes ailes et sa robe dorée aussi qu’est-ce qu’il se prend comme coups de griffes. Bientôt il va falloir le rhabiller !

Le matin, dès que Marion se lève, je me planque derrière le divan car, j’en suis sûre, elle va aller contrôler le sapin et constater les dégâts ! Car il y en a. Oh, pas beaucoup, juste quelques boules décrochées ou cassées, quelle idée aussi de les faire si fragiles ! Mais je la connais Marion, elle rigole en faisant semblant de me gronder, une caresse, un baiser et c’est reparti pour une nouvelle journée de bonheur.
Un jour j’ai eu la trouille de ma vie. On a sonné à la porte et j’ai vu entrer un gros bonhomme tout habillé de rouge, avec une grande barbe blanche et un grand sac sur le dos, plein de paquets. J’ai filé me cacher derrière le sapin. Il m’a suivi ! Je tremblais comme une feuille au vent. Les gosses, aussi effrayés que moi, étaient planqués derrière la porte. Le type en rouge a sorti les paquets du sac et les a disposés devant l’arbre. Mais, pas folle la guêpe, je l’ai reconnu. A son odeur. C’était Lui, le mari.

Comme je fais partie de la famille, pour moi aussi il y a toujours un cadeau et grâce à mon flair, je le trouve tout de suite parmi les autres et je m’assois dessus. Personne ne comprend comment je fais. C’est pourtant simple. La télépathie, vous connaissez ?
Quand Noël est passé il faut tout ranger et ça m’amuse tout autant, là je fais la folle au milieu des guirlandes, je m’enveloppe dedans comme dans une fourrure de lumière et je cours de tous les côtés avec les gosses qui me courent aux trousses pour les récupérer.
Après quand tout est fini il reste les boîtes vides des cadeaux. Marion qui connaît ma passion en laisse toujours une ou deux sur la terrasse pour me faire jouer.
Dommage que Noël ne vienne qu’une fois par an !

Janine – Le Père Noël existe
Elle a toujours été sage, obéissante, elle ne dit pas de mensonges et elle travaille bien à l’école. Aussi elle espère que le Père Noël ne va pas l’oublier comme les autres années. Dès le réveil elle court vers la cheminée. Elle a un cadeau ! Et quel cadeau ! Une trottinette !

Elle se saisit du guidon et fait quelques tours de roue, mais il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Ou plutôt si, c’est la trottinette qui tourne car le guidon est tordu.

Comment est-ce possible ? C’est parce qu’elle est restée coincée dans la cheminée ! Le Père Noël était pressé et il n’y a pas fait attention. Tous ces jouets à distribuer en une seule nuit ! Ça fait beaucoup, il est vieux et il doit être bien fatigué. Oui, ça doit être ça. Tant pis.
Elle s’entraîne toute la matinée dans le couloir. En maintenant les roues bien droites et le guidon dans une certaine direction, un coup à prendre, la trottinette roule quand même.
Dans l’après-midi elle demande la permission d’aller jouer dans la rue. C’est une petite rue tranquille où il n’y a pas de roulage. La seule voiture, une grosse traction noire, est celle du boucher, au bout de la rue.
Malgré le défaut de la trottinette elle s’en donne à cœur joie et elle va même très vite, mais il ne faut pas se distraire car, avec ce guidon tordu, on peut dévier facilement. C’est ce qui arrive bientôt et elle manque de percuter celle que les enfants du quartier appellent la mégère, car elle est toujours désagréable avec eux. « Fais donc attention, petite idiote ! C’est ça ton cadeau de Noël ? Il s’est bien moqué de toi le Père Noël, ou ton père tout court car… le père Noël n’existe pas ! »
La petite est sidérée. Elle reste plantée au milieu de la rue, sa trottinette à la main et regarde s’éloigner la mégère qui ricane.
Elle n’y croit pas une seconde. Cette vieille folle ne comprend rien. Elle, elle sait bien que le Père Noël existe, sa trottinette en est la preuve. Sinon, comment le guidon aurait-il bien pu se tordre ?

LorettaLe fer à gaufres
– “… C´est bien toujours toi qui l´as ?
– Oui, oui, l´année dernière c´est moi qui les ai faites en dernier. Quand voudrais – tu passer ?
– Demain par exemple ?
– Déjà ? Enfin, oui, le plus tôt sera le mieux, après il y a encore la femme de ton frère, la tante à la campagne … il faudra cette année encore que je me dépêche si je veux les préparer avant Noël mais bon, on se le passera comme d´habitude …
– Si tu veux, je viens plus tard, je les fais en dernier et garde le fer pour l´année prochaine.
– Non, non, ça ira, je t ´attends demain, on prendra un café ensemble, on s´est si peu vues ces derniers temps… »
Elle éteint son portable et soupire. Ça y est, ça recommence, tous les Noëls pareil. Elle, c´était « La » dépositaire temporaire du fer à gaufres de ses grands – parents. Ce fer que son grand-père avait fait forger au pays, tout à la fin du XIXème siècle, il était depuis la mort de sa tante, la fille aînée qui s´était toujours considérée l´héritière naturelle de cet objet précieux, resté chez sa mère, la cadette et héritière « en second ». Après la disparition de celle – ci, le fer n´avait plus changé de domicile fixe et les droits de propriété entre les petits enfants étaient restés flous. Par accord tacite, on se le passait entre cousins avant Noël pour que tous aient la possibilité de préparer les gaufres traditionnelles sans lesquelles, chez nous, Noël n´est pas Noël.
Sur l´un des côtés rectangulaires du fer, strié de lignes verticales et horizontales, les initiales EP, mon grand- père. Sur l´autre côté, dessiné en losanges, les initiales de sa femme, ma grand – mère, GG. Au-dessous, une date, 1899.
Avec aucun autre fer à gaufres on n´arrivait à rendre les délicates pâtisseries aussi fines, friables, croquantes, délicieuses quoi. On les mangeait telles quelles ou bien on les remplissait, deux à deux, d´une farce d´amandes et de miel, aromatisée au chocolat ou à l´orange.
La possession du fer était devenue avec le temps une question de prestige familial, la détentrice (car les mâles étaient bien évidemment, droit coutumier oblige, exclus de la succession) dépositaire d´une des traditions les plus ancrées qui soient dans le tissus familial.
Les pérégrinations de l´objet allaient donc de pair avec les recommandations d´usage « S´il te plait, avant telle ou telle date tu me le rapportes… » Et les « pourquoi en a-t-elle besoin si longtemps ? » « Quand va-t-elle enfin me le rendre ? » Et des autres côtés, avec les commentaires tout autant d´usage «Pourquoi se considère-t-elle propriétaire, en fait j´ai tout autant droit qu´elle au fer », « l´année prochaine on fera ça différemment », « il faudra bien un jour résoudre la question … ».
Mais la question ne se résolvait jamais, aucune n´ayant le courage de contester ouvertement la détentrice « pro tempore » de la précieuse relique. Laquelle, pour des raisons que tout le monde comprendra, ne pouvait être interpellée directement sur ses quatre volontés. Mais cette tradition de Noël, toute intime, était restée l´une des rares à resserrer, une fois par an, les liens familiaux. Au moins avec les cousines et la vieille tante, on ne se rencontrait pas seulement aux mariages et aux funérailles …

Janineje t’écris d’Ostie
Ma chère Emilie,
Me voilà de nouveau à Ostie, chez ma fille Julie.
C’est la première fois que je passe les fêtes de Noël et du Nouvel An en Italie. Ça m’étonnerait que je recommence !
Ça démarre par une atmosphère de fête foraine avec une orgie de lumières clinquantes et une musique faussement joyeuse t’accompagne d’un magasin à l’autre. On voit même des types déguisés en montagnards d’un autre siècle qui jouent de la cornemuse. Le pire c’est les rues transformées en champs de mines avec des pétards qui explosent sous tes pas et te percent les tympans.
Dans les épiceries, marchés et supermarchés ça tourne à la folie. Une névrose collective s’empare des mammas qui remplissent des charriots entiers de spaghetti, bucatini, tortellini, torroni, panettoni, et aussi de pesci, polli, abbacchi, de broccoli, carciofi, funghi, peperoni… je devais m’accrocher aux murs tellement ma tête tournait.

Le 24 au soir, la Vigilia, nous étions invités chez les beaux-parents de Julie, à Rome. Tu me connais j’ai toujours apprécié les nouveautés, mais là j’ai flanché. En principe, la Vigilia est un jour maigre, donc on ne mange pas de viande pour se purifier un tant soit peu et se préparer à accueillir dignement le Divin Enfant. Surtout ne crois pas qu’on jeûne. Loin de là. A part la viande… on mange tout le reste, à condition que ça vienne de la mer. Faut aimer, ou bien être habitué. Julie m’a avoué n’y être pas encore parvenue.
On a commencé par une marée de hors-d’œuvre. Olives en veux-tu en voilà, anchois marinés, poissons nouveau-nés en escabèche, poivrons rôtis, champignons, petits oignons et aubergines au vinaigre. Ensuite venait le fritto misto alla romana, avec de tout en beignet, tout ce qui leur tombe sous la main, de la morue, des artichauts, des courgettes, des choux-fleurs, des broccoli. Les pauvres femmes doivent commencer à cuisiner trois jours avant. Tu crois peut-être que c’était fini ? On a allègrement continué avec des spaghettis aux clovisses, ça j’ai aimé. Je commence même à m’habituer au piment. Pour moi, tout cela suffisait amplement. Mais il restait le plus dur à passer, des seiches aux petits pois, une énorme dorade cuite au four et le clou le « capitone » grillé. C’est une grosse anguille tronçonnée, grasse et gluante. Il y en avait des baquets entiers au marché qui grouillaient en dressant leur tête de murène.
C’est à ce moment précis du repas que j’ai soudain ressenti une irrésistible envie d’huîtres et de foie gras. J’ai regardé ma fille, elle aussi !
Heureusement une bonne salade a agréablement rafraîchi mon gosier surmené.

Et vint le coup de grâce ! Les desserts. Panettone, pandoro, panpepato, tourons durs, mous, blancs aux amandes, aux pistaches, noirs au chocolat, au café, à la « jandouille » et noisettes, et j’en passe, enfin les fruits, frais et secs. Ananas, mandarines, noix, noisettes, figues sèches et dattes.
Avec tout ça c’était déjà minuit et on a débouché le champagne pour saluer ce pauvre Jésus, tout nu sur la paille.
Je croyais pouvoir me lever, me dégourdir un peu les jambes, qu’on allait enfin partir, pas du tout, on a dû jouer au loto, eux disent à la tombola. Un véritable rite avec ses codes, chaque numéro est accompagné d’un commentaire : 1 le plus petit, 2 le baiser, 22 les carrosses, 28 le curé, 44 la table, 47 le mort qui parle, 77 les jambes des femmes, 90 la peur. Quant au 23, Julie n’a pas voulu traduire.

Le sens de ce rite m’est resté obscur. Par contre ma fille y était initiée et j’ai compris qu’elle est devenue plus Italienne que je ne le pensais.

LudmillaUne poupée en bois
Un matin neigeux de décembre en Russie, Nina a eu envie de jouer à cache-cache. Maman met ses mains sur ses yeux et compte jusqu’à 10 !
– Nina… où es-tu… je vais te trouver… Nina… ?
Pas un bruit, la petite fille est si bien cachée dans le bas de l’armoire de sa chambre que Maman passe à côté sans la voir.
– Nina… où es-tu… je vais te trouver…Nina… ? Fais un petit bruit que je t’entende !
– Je suis là… dit Nina tout doucement.
Maman qui était dans le couloir, revient dans la chambre, guidée par la petite voix.
– Oh coquine ! Je t’ai enfin trouvée, tu étais très bien cachée dis donc, bravo !
Depuis ce jour, Maman repense à ce moment-là et elle a eu une belle idée de cadeau de Noël pour sa petite fille. Elle s’est mise à fabriquer une très petite poupée en bois qu’elle a soigneusement peinte à la main.
Mais il fallait qu’elle ait, elle aussi, une maman ! Alors elle en a fabriqué une autre plus grande qu’elle a creusée et partagée en deux pour que la toute petite rentre dedans.
Et puis, elle a fait aussi une mamie, plus grande. Et puis encore une autre mamie encore plus grande. Et enfin une dernière, très grande.
Le jour de Noël, au pied du sapin garni de guirlandes lumineuses qui clignotent, de boules multicolores qui brillent, de petits sujets qui pendent et de rubans rouges et blancs, tout était féérique !
Au milieu des cadeaux, devant les yeux attendris de ses parents, Nina découvrit, bien caché sous un papier rouge, un objet inconnu : une poupée en bois peinte de rouge, de bleu et de jaune.
– Oooh c’est mon plus beau cadeau ! dit Nina en allant remercier et embrasser son papa et sa maman.
– Mais regarde bien Nina, il n’y a pas qu’une seule poupée, ouvre-la et tu auras une magnifique surprise !
– Maman… Papa… ! C’est une Matriochka ! J’en avais vu une dans un magasin mais celle-là est beaucoup plus belle… Merci Maman, merci Papa !

Bernard MarsignyLe livreur
Ce matin-là en découvrant tous les colis qu’il avait à livrer, il avait été pris de découragement. Un instant il avait envisagé de retourner se coucher sans rien dire à personne.
– Ça va encore être joyeux ! s’était- il dit. Heureusement que c’est la crise, sinon il y en aurait deux fois plus. Ils pourraient tout de même faire un effort et étaler leurs achats. Mais non, à chaque fois c’est pareil ! Toujours au dernier moment ! Et au bout de la chaîne c’est à moi de faire en sorte que tout arrive à temps. Dans le métier on appelle ça le coup de feu ! Je commence à en avoir ma claque du coup de feu, se disait-il. Il va falloir que j’envisage sérieusement de me retirer du circuit.
Il avait parlé autour de lui de ce projet mais n’avait réussi qu’à provoquer un refus général. Pas question, disait-on, de se passer de lui. Il était indispensable. On n’imaginait pas faire sans lui. Ces témoignages de sympathie lui allaient droit au cœur, mais ne réglaient rien. Les années étaient là et se faisaient chaque fois un peu plus sentir. Si au moins il avait pu avoir un aide pour le seconder, il aurait pu envisager de continuer encore quelques temps. Mais rien. Cela faisait des lustres qu’il était seul, qu’il s’en tirait fort bien et qu’il était donc inutile de lui adjoindre quelqu’un. Pourtant il aurait bien aimé avoir un petit jeune à former. Il lui aurait appris le métier, les itinéraires à suivre, les chemins à prendre à pleine vitesse, ceux où il convenait d’être prudent, les raccourcis à emprunter pour gagner du temps, les endroits dangereux en raison des chiens, les maisons à traiter en premier. Il aurait pu parler à quelqu’un. Certes aujourd’hui personne ne lui donnait la contradiction, personne ne contestait la façon qu’il avait d’organiser sa distribution mais il se sentait terriblement seul et ne voyait pas arriver la relève.
Il regarda tous les colis étalés devant lui. Il soupira et ne pouvant faire autrement, il commença à les classer, à les entasser méthodiquement, hameau par hameau, village par village, vérifia les adresses, cocha sur sa liste les lieux-dits où il n’allait que rarement. Certains colis allaient l’obliger à faire un sacré détour. Le lac n’était pas assez gelé pour pouvoir le traverser sans risque. La journée s’annonçait rude. Lorsque tout fut prêt, il regarda sa montre. Il était temps. S’il voulait être rentré de bonne heure, il ne fallait plus traîner.
Dehors il avait cessé de neiger et les conditions atmosphériques n’étaient pas pires que d’habitude. Il était né ici et les températures sibériennes ne lui faisaient pas peur. Depuis toujours il était habitué aux routes glissantes, aux chemins enneigés, et au silence du Grand Nord. Cela ne gênait pas. La conduite sur neige était assez amusante et rompait l’ennui des longues distances. Il lui arrivait parfois de rencontrer des aurores boréales qui dansaient dans le ciel. Il aimait bien ce phénomène céleste. Alors il ralentissait. Il lui arrivait parfois de faire halte pour mieux profiter du spectacle qui s’offrait à lui. Mais ce matin, le ciel était couvert. Il ne verrait rien de semblable. Il vérifia une dernière fois son équipement, enfonça son bonnet jusqu’aux yeux et se mit en route avec son chargement.
Lorsqu’il arriva chez Olaf, il avait déjà livré la moitié de sa cargaison. Il n’était pas en avance sur l’horaire prévu, mais il avait besoin de se réchauffer un peu. Une halte chez Olaf était toujours un moment agréable et c’était surtout le seul bistrot-épicerie à des lieues à la ronde. Il entra. La grande salle était vide. Olaf derrière son bar le regarda avec un sourire.
– Tu es en retard, lança-t-il.
-Je sais, ça tourne pas trop bien, lui avait-il répondu en lui serrant la main. La neige est trop gelée, on ne passe pas partout. Si tu n’y vois pas d’inconvénient, je te vais te laisser un paquet pour la mère Langström. Je n’ai pas pu aller jusqu’à chez elle, c’est trop pentu.
C’était entre eux une chose entendue. Si les conditions l’exigeaient, les paquets étaient déposés chez Olaf. On les récupérait en venant faire ses courses à la boutique.
-Qu’est-ce que je te sers ? avait demandé Olaf.
-Du Norvégien, si tu en as encore, avait-il répondu.
Il avait toujours préféré l’aquavit norvégien à l’aquavit suédois. Il le trouvait beaucoup plus parfumé. On percevait nettement plus les arômes d’anis, d’aneth, de coriandre. Et il avait un faible pour la marque Linie, à son avis la meilleure. Olaf qui connaissait ses goûts, lui laissa donc la bouteille sur la table.
Le temps passa. Dehors il avait recommencé à neiger. Il se trouvait bien chez Olaf. Il faisait chaud. Il s’était installé près de grand poêle à bois et ne voyait vraiment pas pourquoi il avait fait livreur et non pas cafetier-épicier. Il s’entendit se dire à lui-même: « J’ai pas bien le goût à repartir. » Et pourtant il le fallait. Tous attendaient cette livraison. Et il avait encore une bonne dizaine de paquets à déposer avant le soir.
Lorsqu’il ressortit, il lui sembla que la route, qui d’ordinaire était droite, se mettait par moment à zigzaguer. Et pourtant il n’avait pas abusé de l’aquavit. On pouvait vérifier. Il en restait dans la bouteille. En plus il faisait un froid glacial. La nuit était déjà tombée. Il décida d’accélérer la cadence et de se débarrasser au plus vite des colis restants. Soutenu par sa conscience professionnelle, il s’enfonça bravement dans la nuit.
Au matin, lorsqu’ils ouvrirent leurs paquets, certains purent constater que ce qu’ils avaient reçu, ne correspondait nullement à leur attente. C’est ainsi que la vieille Sigbritt Jakobson qui attendait un livre de cuisine, s’était retrouvée avec un exemplaire très joliment illustré du Kamasoutra , alors que le sympathique Harald Strömblad avait hérité des « secrets de la cuisine grecque » dont il n’avait que faire. La femme du Maire de son côté avait reçu en cadeau un rasoir électrique, tandis que la nuisette érotique qu’elle attendait pour faire une surprise à son mari s’était retrouvée entre les mains du maréchal-ferrant. Le pasteur, quant à lui, avait eu droit à des bas résille qui n’étaient pas à sa taille. On se douta tout de suite qu’en cette fin de tournée le livreur avait eu quelque problème grave. Ce n’était pas dans ses habitudes de faire n’importe quoi. Tout le monde se mit à sa recherche.
On le découvrit dans une grange au bord du lac, sagement couché dans le foin. Il ronflait comme un sonneur, le sourire aux lèvres et une bouteille coincée entre les bras.
-Je n’aurais jamais cru que cet homme buvait, avait dit le Brigadier-chef.
-On peut dire qu’il en tient une solide ! confirma le Maire. Il embaume l’aquavit !
-C’est quand même un sacré beau vieillard, constata la jeune institutrice toute songeuse.
-Je crois que nous ne pouvons plus rien pour lui, affirma Olaf. Laissons-le. Je viendrai récupérer le traineau un peu plus tard.
On ressortit sur la pointe des pieds.
On referma doucement la porte de la grange pour ne pas le réveiller et d’un commun accord on laissa tranquillement dormir… LE PERE NOEL !

LudmillaDans le bois du Défoi
Il était une fois, dans une lointaine forêt des Vosges appelée le bois du Défoi, à 445 mètres d’altitude, un jeune sapin de quatre ou cinq ans qui pleurait à longueur de journée.
Le garde forestier, un grand homme bourru et peu causant, l’avait prévenu que bientôt il quitterait la sapinière pour aller dans une maison où il serait décoré de guirlandes et de boules multicolores. A son pied, de nombreux cadeaux multicolores seraient disposés et des enfants feraient la ronde tout autour en joyeuses farandoles.
– Je ne veux pas quitter la forêt ! dit le sapin en sanglotant
– Mais tu es si beau ! Tu verras, des gens très gentils vont venir t’admirer et te choisir pour t’emporter dans leur maison. Ils prendront soin de toi car c’est bientôt Noël, une très belle fête, tu verras.
Tout cela ne m’intéresse pas, je veux rester ici et grandir. Je ne veux pas qu’on me coupe le tronc, je suis le symbole de la vie en hiver après tout ! Et puis, je ne veux pas de cette neige sur mes branches, elle est froide et lourde, mes branches plient et ça me fait faire des efforts pour qu’elles ne cassent pas. Vous ne savez pas ce que c’est Monsieur le garde forestier, vous êtes en bottes et en manteau fourré, même votre tête est couverte d’un chapeau !
À propos de chapeau, j’en ai un moi aussi ; les grands sapins m’ont appris qu’on l’appelait « nid de cigogne » ! De la neige dans un nid de cigogne, vous n’y pensez pas ! Tout ça parce que je ne suis pas tout pointu comme l’épicéa ! Moi, la neige me glace, depuis mon faîte jusqu’à mon tronc et mes aiguilles me le disent : « la neige nous colle et nous rétrécit, on n’est déjà pas bien grosses ! »
Toutes les explications du garde forestier n’y faisaient rien, le petit sapin continuait de pleurer. Seule la nuit était calme dans le bois du Défoi, quand le grand vent ne soufflait pas.
Comme tous les matins, le P’tit Marcel, un oiseau jaune et gris, venait lui rendre visite en se posant sur une de ses branches. Ils étaient devenus les meilleurs amis du monde. Le P’tit Marcel ne savait plus quoi faire pour aider le sapin. Un matin, il arriva à toute vitesse, affolé :
– J’ai trouvé ! J’ai une idée dit le P’tit Marcel. Je t’explique : Tu connais le Bonhomme Hiver dans le ciel, celui qui fait tomber la neige au moment de Noël ?
– Oui… snif… et alors ? demande le sapin
– Et bien, tu es trop jeune pour le savoir mais moi je sais qu’il est gentil et qu’il ne fera pas tomber la neige s’il voit des œufs d’oiseaux dans un nid !
– Mais comment vas-tu faire ? Snif… Il fait trop froid pour que ta femelle ponde des œufs ! Trop froid aussi pour des œufs ! Et comment vas-tu trouver les brindilles… snif… pour faire le nid ? Et le vent souffle si fort, il peut le faire tomber !
– Hou la la ! Tu poses trop de questions, ça c’est mon problème. Je ne te demande qu’une chose : fais-moi confiance et surtout, arrête de pleurer !
C’est ainsi que, jour après jour, le P’tit Marcel apporta brindilles et feuilles mortes et confectionna le plus beau nid qu’on n’ait jamais vu ! En guise d’œufs, il trouva sur le chemin à l’orée du bois de Défoi, trois petits cailloux ronds et blancs qui firent merveille dans le nid.
Tout fut prêt une semaine avant le jour de Noël. Nos deux amis étaient confiants mais une pointe d’inquiétude demeurait quand même lorsqu’ils voyaient venir le garde forestier.
Noël arriva ! Les cloches de l’église sonnèrent à la dernière heure de ce jour-là et les bougies illuminèrent les rues et les maisons. Dans la vallée tout était animé. Mais personne n’est venu dans le bois du Défoi, ni le lendemain, ni les autres jours.
La neige n’est pas tombée à Noël cette année-là. Le Bonhomme Hiver l’a gardée dans le ciel. C’est ainsi que le jeune sapin pu grandir joyeusement une année encore. De mémoire de sapin jamais on avait vu deux amis aussi heureux et fiers !
C’est ainsi qu’est née la légende du proverbe : « Noël au balcon, Pâques aux tisons » car il faut bien avouer que toute cette neige ne pouvait pas rester dans le ciel et le Bonhomme Hiver dû s’en débarrasser un peu plus tard ! Ce qui fut fait à Pâques, ailleurs et dans le bois du Défoi.

Odile ZellerL’arbre de Noël
« Tu vas nous gâcher notre Noël » Gâcher… aux enfants… Noël après des heures de recherche des cadeaux, qui enchanteraient leurs yeux, les boutiques de jouets faites une à une, les emballages-surprises… gâcher, c’était injuste… Ça y est le mot était lâché comme tous les ans d’ailleurs. Noël, Noël, la fête des enfants ….
Il arrivait comme d’habitude, une fois que tout était préparé, et elle, fatiguée, craquait. Elle se battait des heures durant avec ce maudit sapin. En fin d’après midi, le dîner et les cadeaux tout était prêt. Il fallait installer le sapin. Elle détestait ! Le maudit conifère ne voulait pas tenir dans son socle de fonte. Il fallait ce socle là et pas un autre, un vrai sapin du Nord à nuance bleuté, sinon il défaisait tout. Pas question de le faire préparer par le marchand. Non sinon il allait au grenier à la recherche du fameux socle. Les épines volaient partout, elle devait ensuite balayer.
Noël, les guirlandes, les cadeaux, le Père Noël elle assumait tout, cela prenait des semaines et quand, finalement, tout était prêt, il restait le sapin. Tous les ans, elle se jurait qu’on ne l’y reprendrait pas, plus jamais, qu’elle partirait ailleurs, cette semaine là. Et tous les ans, la même comédie recommençait. L’arbre se laissait décorer, les enfants aidaient un peu, la flèche résistait. Elle refusait de tenir. Le sapin, perturbé dans son équilibre, tanguait, vacillait tournait sur lui-même pour finalement chavirer dans ses bras. Des boules se fracassaient par terre, explosaient, les enfants hurlaient, terrorisés, elle se mettait elle-même à tempêter et le père arrivait toujours sur ces entrefaites : le sauveur de sapin.
A cet instant là, toute critique était de trop, des envies de meurtre la saisissaient contre le sapin et le Père Noël.
Le « Laisse-moi faire « ou le « Tu ne sais pas t’y prendre « déchaînait la tempête. Le trait final : la menace de « gâcher Noël » achevait de la mettre en colère.
Cela faisait des années que l’épisode se reproduisait, elle avait essayé de lancer d’autres idées : des branches décorées, un sapin artificiel mais le regard implorant des enfants emportait la partie. Ils voulaient un sapin comme tout le monde.
Elle ne voulait pas leur « gâcher Noël ». Sans qu’elle s’en rende compte, les larmes coulaient sur ses joues, elle croisa le regard navré de Jérémie. Chloé s’était enfuie dans sa chambre. Elle se sentait épuisée, accablée et s’apprêtait à quitter la scène, pour gagner sa chambre et pleurer. Une main se glissa dans la sienne, la voix d’Aurélie lui murmura dans l’oreille : « Viens Maman ! »
Aurélie la guida à travers le rideau de larmes vers la cuisine. Elle l’assit sur une chaise et sortit un papier chiffonné. Elle ne voyait pas grand chose, elle sanglotait dans son mouchoir. Aurélie l’encouragea : « Allez Maman ! Aide-moi ! Nous aussi, on va se faire un sapin. »
« Ah ! Non, pas de sapin » La remarque sur un ton furieux lui échappa.
Aurèlie insista d’une petite voix : » Si, Maman un sapin en sablé, je veux que tu m’aides. Après, c’est moi qui rangerai. »
Aurélie aligna la farine, le sucre, le beurre, elle pesa, tourna, mélangea. Elle se débrouillait bien, les petites mains malaxaient, coupaient, passaient du beurre sur la plaque, réglaient le four. Elle se détendait, elle n’entendait rien du côté du sapin. Aurélie avait fermé la porte. Elle respira profondément, elle se sentait fatiguée, elle posa sa tête sur ses bras, au bord de la table pour contempler le ballet des petites mains. Elle resta longtemps, elle rêvait de Noël, des sablés chez sa mère, de l’odeur des épices dans la maison d’Alsace, de l’ambiance magique de son enfance, de la neige sur les sapins dehors. Elle rêva de poupées, de trains électriques, des bougies allumées sur le sapin. Longtemps après, en plein rêve, une petite voix la tira de son rêve: « Allez Maman, ça y est ! Il est fini notre sapin ! » Aurélie lui montra un sapin tout doré, campé fièrement sur une assiette, un sapin en sablé, formé de cinq pans ajourés d’un cœur et décorés de longs fils de caramel. Un chef d’œuvre.
« Maman, il faut que tu mettes le ruban rouge en nœud au sommet. »
Non, non elle ne voulait pas, elle risquait de tout gâcher. La petite main entraîna la sienne et finalement, elle réussit un beau nœud rouge.
Aurélie la félicita : « Tu vois, il est magnifique notre sapin ! » Elle n’avait rien fait, elle avait dormi. Ensuite Chloé répartit des Smarties sous l’arbre et Jérémie installa quelques pralines en chocolat. Le chef d’œuvre trôna, dès ce soir là, sur la table, bien au centre. Le Père Noël aurait aimé avoir la recette de ce sapin là, mais jamais on ne la lui donna.