Atelier de quarantaine

Bonjour à toutes et tous

nous sommes confinés … en quatorzaine

c’est le moment d’écrire …

jour 1

une histoire où un citron aura un rôle essentiel

jour 2

derrière la porte sur le palier vous surprenez une conversation.

et pour le jour 3 ce sera mercredi

à vos plumes

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17 réponses à Atelier de quarantaine

  1. Odile zeller dit :

    Texte de Janine
    LE CITRONNIER

    ​Je me souviens que ce jour-là, la maison s’était transformée en une ruche bourdonnante où tout le monde s’affairait. C’était un de ces jours importants où toute la famille se réunissait et on attendait aussi celle de Vincent, le fiancé de ma sœur.
    ​Une cuisinière, engagée pour l’occasion, était aux fourneaux et déjà de bonnes odeurs emplissaient la maison. J’aurais bien aimé faire un tour à la cuisine mais on m’en avait interdit l’entrée.

    ​Ma mère ce jour-là arborait un grand sourire. Tiens, elle est bien gaie pour une fois, avais-je pensé. Il y avait de quoi, le citronnier avait fleuri ! Ce citronnier qu’elle bichonnait depuis si longtemps et qui était resté des années entre la vie et la mort avait eu l’heureuse idée de fleurir juste ce jour-là, pour la première fois de sa vie de citronnier, un vrai miracle, un événement mémorable dont ma mère parlerait pendant des années. Les bourgeons roses avaient déployé des pétale étroites et recourbées, d’un blanc immaculé, avec au centre comme de la poudre jaune d’or. Je ne saurais mieux décrire ces fleurs qui ravissaient tant Maman. Un parfum subtil et sucré s’en échappait qui affolait les abeilles. Et devinez quand il avait fleuri, ce citronnier récalcitrant ? Juste le jour des fiançailles de sa fille chérie ! Si ce n’était pas un signe, ça ?
    ​Dès que ma sœur parut dans sa belle robe blanche, virginale à souhait, ma mère appela Papa, le photographe officiel de la famille et ils se rendirent tous au jardin pour immortaliser l’évènement. On fit asseoir Claire sur le bord de l’énorme vase de céramique vernissée vert et jaune, elle arrangea d’un geste ses mèches blondes et arbora un sourire radieux. – On voit bien les fleurs au moins, répétait Maman, il faut qu’on les voit !» La même scène se répéta après l’arrivée de Vincent. On demanda même aux fiancés de s’embrasser devant le citronnier en fleur, en gage de bonheur.
    ​Maman ne m’avait jamais parue si heureuse.

  2. Claude Klein dit :

    Saperlipopette ! J’ai raté le 3è jour d’écriture. C’était mercredi. A vos plumes, avait dit Odile. Nous avons suivi les directives pour citron et conversation surprise. Chaque participant a mis un texte en ligne. Tout bien, comme il fallait. Et puis, plus rien. Est-ce que chacun attendait une autre consigne ? Est-ce que tout le monde était toussant et crachotant ? Je ne sais. On est vendredi et J’écris. Au fond il n’y a que quatre lettres qui changent, non ? Mercredi/vendredi. Alors, à l’attaque.
    Silence dans la rue. En face, sur son balcon, une voisine lit assise au soleil. Les pigeons se posent ici el là sur les tuiles rouges et les antennes télé. Ils se demandent pourquoi les cafés sont fermés ? Ils peuvent même se poser sans crainte sur les pavés de notre petite rue : aucune voiture n’y passe plus. Seul le boulanger travaille, mains gantées de latex, calot sur la tête et sourire aux lèvres, il enfourne et cuit, il apporte une note de vie chaleureuse au carrefour.
    Tiens, un visiteur. Il est paisible et me regarde sans peur. Nous nous sourions un moment. Je sais qu’il va repartir aussi vite qu’il est arrivé. A tire d’ailes. Sans un mot. C’est que nous nous fréquentons depuis plusieurs années maintenant. Nous nous sommes apprivoisés avec toute la délicatesse voulue. Sa présence dit le printemps qui naît, les relations qui reprennent, la végétation qui reprend ses droits.
    Encore un peu de temps, mon vieux camarade. Cette année, nous avons décidé d’attendre avant de reprendre langue. Rien n’empêche, cependant, de nous saluer à travers la vitre, toi, perché sur la balustrade, moi, assise devant l’ordi.
    A demain, vieux frère.

  3. Odile dit :

    Surprise
    Rentrée un peu plus tôt ! Fatiguée oui mais après un bain chaud parfumé aux huilées essentielles … serai prête pour le dîner à deux avec Anthony. Mes clés ah ouf les voilà… du brouhaha chez moi ? On dirait …. des voleurs ? Non un cambrioleur ça ne fait surtout pas de bruit. Il ne manquerait plus que ce soit Maman … faire la conversation… ça va me retarder et puis elle ne parle pas toute seule. Toutes ces voix…nombreux mais qui ça peut être ? C’est pas croyable tout de même ! Des intrus chez moi on dirait même qu’ils s’amusent oui des rires … ils l’ont eu comment ma clé ? Ils vont voir de quel bois … j’ouvre
    Happy Birthday Barbara … joyeux anniversaire….

  4. Odile zeller dit :

    Texte de Janine
    C’est en descendant l’escalier de chez mes parents que me revint en mémoire un épisode de mon adolescence. J’avais douze ou treize ans et ma tante Alice, la sœur de Maman, nous avait rendu visite. Elle remplissait la maison de sa gaîté et en ce moment j’en avais bien besoin, nous en avions tous besoin car depuis quelque temps l’atmosphère à la maison était tendue. Mon père rentrait de plus en plus tard et ma mère était d’humeur de plus en plus sombre. Avec le recul je sais qu’elle était déprimée.
    – Nicolas, tu descendras goûter quand tu auras fini tes devoirs, avait dit Maman.
    Je les avais expédiés rapidement et je m’apprêtais à les rejoindre au salon lorsqu’un détail insolite m’avait frappé. Quand tante Alice était là on entendait retentir sa voix haut perchée et ses éclats de rire. Or je n’entendais rien si ce n’est des chuchotements et des murmures. Bizarre ! Piqué par la curiosité j’étais descendu sans faire de bruit et caché derrière la porte du salon j’avais tendu l’oreille.
    Ma mère demandait «C’est vrai ? Qui te l’a dit ? Tu en es sûre ?» «Absolument, répondait ma tante, j’ai reçu un coup de fil de mon amie Catherine pour me communiquer son décès étant donné que nous aussi nous les avons fréquentés, elle et son mari. Une très belle femme, et très sympathique.» «Si tu le dis ! Moi je ne l’ai jamais aimée, une vraie sainte nitouche. Par contre… Pierre l’appréciait beaucoup. Je crois même qu’il en était amoureux.» «Ton mari, amoureux de la Morange ? Tu plaisantes !» «J’en ai l’air ?» «Qu’est-ce qui te fais penser ça ? Pourquoi tu ne m’en a jamais parlé ?» «Tu crois que c’était facile pour moi de reconnaître que mon mari me trompait avec cette… Tu m’apprends qu’elle est morte, c’est triste pour sa famille mais ce n’est pas moi qui vais la regretter.» «As-tu seulement des preuves ?» «Pas besoin. Leurs regards à chaque fois que nous nous rencontrions en disaient long. Je vais me faire un plaisir de lui annoncer la nouvelle quand il va rentrer. Je suis curieuse de voir la tête qu’il va faire !»
    J’étais pétrifié par ce que je venais d’entendre. Je comprenais mieux les disputes fréquentes de ces derniers temps au cours desquelles revenait le nom de cette femme. Les derniers mots de ma mère faisaient peser une menace sur mon père et ça, ça ne m’avait pas plu.
    J’avais fait du bruit pour avertir de mon arrivée et les voix avaient aussitôt remonté de volume.
    «Ah, Nicolas, comme tu as grandi ! Te voilà presque un homme. Viens donc m’embrasser.»
    Dès que possible je m’étais esquivé. Mon père n’allait pas tarder à rentrer du bureau aussi j’étais allé l’attendre près du garage. Je l’avais embrassé avec élan. «Papa, tante Alice est là. Elle a dit à Maman que madame Morange est morte. Qui c’est, tu la connaissais ?»
    Je l’avais pâlir tandis qu’un léger tremblement de ses mains révélait son émotion.
    «Oui, nous les avons fréquentés pendant un certain temps, tu ne t’en souviens pas ?» Il avait posé sa main sur mon épaule et l’avait serrée en un geste qui ressemblait à un remerciement. Je me souviens qu’il avait hésité puis respiré profondément avant de pénétrer dans le salon.
    Ce jour-là avait marqué mon entrée dans le monde des grands mais je ne suis pas sûr d’en avoir ressenti de la joie.

  5. Marie-Pierre dit :

    Je me doutai que quelque chose de bizarre se tramait. Ma voisine du dessous m’avait saluée hier en souriant quand je l’avais croisée dans la buanderie. D’habitude elle grognait un inaudible bonjour. Je la soupçonnais de me voler de l’eau, de l’électricité ou du wifi. Je savais cette femme capable de tout. Quand il n’y avait pas de place dans la rue, elle se garait tout simplement devant la porte d’entrée de l’immeuble. Madame Sans-Gêne en personne. Aussi quand je l’entendis sur le palier qui parlait à Monsieur Moi, mon voisin d’à côté ou l’égoïsme incarné, je tendis l’oreille.
    – Mais oui, c’est elle, disait Madame Sans-Gêne.
    Ils parlaient de moi bien entendu. Je m’attendais à découvrir un crime.
    – Vous êtes sûr ? S’étonna Monsieur Moi.
    Elle me calomniait, très certainement. Même lui avait du mal à croire ce qu’elle racontait.
    – Mais oui, insistait-elle. Je l’ai reconnue sur la quatrième de couverture. Dans les éditions de poche, il n’y a jamais de photos mais j’ai pris une vieille édition à la bibliothèque et il n’y a pas de doute. Regardez.
    – Ah oui…. Il y a vingt ans de moins… mais on la reconnaît.
    Madame Sans-Gêne et Monsieur Moi venaient de découvrir que j’étais Marie Jolie, écrivaine à succès et tout d’un coup je les intéressais. Bande de snobs.

    • Claude Klein dit :

      – On lui dit ?
      – Tu crois ?
      – J’en sais rien. Elle risque de nous faire la morale encore une fois.

      Malgré l’intérêt que me procurait la lecture de mon second livre de la journée, ces trois phrases en provenance du hall d’entrée me parurent digne d’intérêt.

      J’étais assise dans le petit salon. La porte était fermée. La fenêtre ouverte. Dans la rue pas une voiture. Pas de passants. Les chiens, eux-mêmes, avaient disparu, traumatisés par l’indifférence dont faisaient preuve leurs compagnons de promenade habituels. Le silence plombait le quartier. C’est pourquoi mes oreilles avaient capté l’échange presque murmuré entre ma fille et son frère. Tous deux dans cette tranche qu’on nommait autrefois la jeunesse mais qui, en 2020, se dit fin d’adolescence. Que pouvaient-ils bien manigancer ? De quoi s’agissait-il ? Devais-je me manifester pour éviter de jouer les concierges si bien attentionnées soient-elles ? Le Rubicon fut franchi immédiatement. Même pas la peine de couper le nœud gordien.

      – Maman, nous sortons rejoindre des copains. A ce soir.

      – Ouiii vous avez raison. C’est exactement ce qu’il faut faire en ce moment. Surtout, n’hésitez pas à vous rapprocher de tous ceux que vous, rencontrez. Vous avez écouté le premier ministre anglais ? Il préconise les contacts pour contagion maximum et immunité à long terme. L’Angleterre nous apprend toujours les meilleures façons de faire.

      Yeux ronds, bouche ouverte, Joseph et Patsy me regardaient ahuris. Ils avaient tout imaginé sauf cette adhésion totale. Je leur souris benoîtement. La partie n’était pas gagnée. Ma progéniture hésitait encore un peu. Allez encore une couche.
      – Dites donc, en passant devant chez les Archambaud, pouvez-vous entrer et leur demander de me passer les deux bouquins qui m’attendent depuis une semaine ? Je n’ai presque plus rien à lire, ici.

      – Mais, maman, Xavier est malade. Toute la famille doit être contagieuse. Tu ne veux quand même pas que nous aussi…

      – Ben, dans la mesure où avez décidé de côtoyer des transmetteurs potentiels, qu’est-ce que ça change de le choper d’une façon ou d’une autre,? Là, au moins, vous serez en terrain connu. Vous pourrez vous protéger les voies respiratoires sans choquer qui que ce soit, non ? Au fait, prenez un sac plastique pour les livres.

      Ils sortirent sans un mot. Je croisai les doigts en priant qu’ils changent d’avis. Nous avions déjà parlé de la situation de pandémie, des porteurs sains, des précautions à prendre, de la responsabilité de chacun à l’égard des autres. Je n’avais rien à ajouter. C’était à eux de faire leur choix entre plaisir immédiat et civisme. Ils avaient 20 ans.

      Une table de bridge tenue à bout de bras poussa la porte: On fait un tarot ?

    • Odile zeller dit :

      L’attitude des voisins est très bien rendue et analysée
      Le suspense marche bien aussi
      Merci

  6. Odile zeller dit :

    Limoncello

    La liqueur était servie après les dîners dans des verres en cristal minuscules. Le majordome passait de groupe en groupe et en versait un doigt. Personne ne résistait du Cardinal au simple laïc tous inclinaient la tête sans cesser de converser. Du fait maison avec les citrons biologiques du parc cela ne se refusait pas. J’étais profane mais prête à essayer cette nouvelle mixture. Très citronné, d’un joli jaune un peu doré on en reprenait volontiers et il ne fallait pas, le taux d’alcool était si haut que les convives étaient incapables de conduire leurs véhicules pour rentrer chez eux. Nous étions à Rome et certains étaient conduits, d’autres venaient à pied. Je les admirais ces vieux ecclésiastiques ( la plupart avait dépassé la soixantaine) ils avaient apprécié le champagne puis les vins et finissait sur le limoncello. Je compris que cette liqueur était un gage de longévité et en demandais très vite la recette. Même si rien ne vaut les citrons italiens.

  7. Claude Klein dit :

    Qu’elle est jaune ! Un vrai citron. Jamais je n’aurais pu croire que cette teinture naturelle pour cheveux vivants puisse donner un tel résultat.Mary-Lou se fit immédiatement cette réflexion. Elle, la petite shampouineuse stagiaire n’en revenait pas. Quelle poisse. Pourtant, elle avait lu et relu la notice et scrupuleusement suivi les instructions de sa patronne. Que s’était-il passé ? Comment de blanc argenté, la chevelure de Madame Pincesansrire était-elle devenue moutarde ?
    Celle-ci ne semblait pas avoir pris conscience de l’ampleur du drame capillaire. Plongée dans Détective, elle se régalait des dernières trouvailles de ce journal à sensation. Même qu’elle riait. C’était le bon moment pour lui montrer le résultat de sa nouvelle couleur, elle n’y verrait que du feu.
    Ingénieuse Mary-Lou, engluée dans les petites sournoiseries de l’adolescence.
    – Regardez-vous, Madame. Une vraie couronne, digne du festival de Menton. A
    partir d’aujourd’hui, vous pouvez vous promener sans crainte dans la rue. Aucun
    virus n’osera s’attaquer à vous. Le citron bien mûr est un des meilleurs préventifs
    contre ces bestioles insupportables.
    Bouche béante, Madame Pincesansrire s’exclama dans un râle
    – Ils peuvent venir, je rends l’âme.
    Sans un mot de plus, elle s’affala sur son sac à main posé devant elle sur la console et s’évanouit pour de bon.
    C’est en cardiologie que le SAMU la conduisit. C’est toujours-là qu’après deux heures de larmes et de cris aigus, elle fut prise en charge par la cellule de crise pour échecs imprévisibles.

    Claude Klein

  8. Odile zeller dit :

    Texte de Bernard Marsigny

    JAUNE CITRON
    « Devant ce petit plant de citronnier, je rêvais déjà de citrons jaunes, des couleurs lumineuses qu’il donnerait au jardin, des citronnades fraîches à déguster, mais voilà en Bretagne… »
    Je me souviens parfaitement de cette phrase qu’elle m’avait dite en débarquant avec sa nouvelle trouvaille. Cette façon de s’exprimer est typique de Louise. C’est même « du Louise » à l’état pur. Elle s’enthousiasme pour un rien et c’est aux autres ensuite de gérer ses enthousiasmes. Elle a ainsi le don de vous compliquer la vie avec la meilleure volonté du monde. Acte premier : elle part en vrille sur un détail, verse ensuite dans un état poétique charmant et revient enfin à la réalité, incompatible avec ses rêves.
    C’est ce qu’elle avait fait en dégotant je ne sais où cet avorton de citronnier. Elle, qui se veut peintre, avait aussitôt imaginé le jardin parsemé de touches d’un beau jaune citron comme elle adore en mettre un peu partout dans ce qu’elle appelle ses œuvres d’art. Ma sœur adore le jaune. Non pas le jaune d’or délicat et chaud, ni le jaune de Naples plus raffiné, ni le jaune de cadmium, ou même de Venise. Ce sont des jaunes qu’elle ignore. Non, ce qu’elle veut c’est du jaune citron, bien citron. Dans sa garde-robe on ne compte plus les vêtements de cette teinte. Elle aime tellement le jaune que si elle s’était mariée, je suis certaine qu’elle aurait choisi un asiatique !
    En ce qui concerne mon territoire breton, elle a imaginé bien entendu du jaune un peu partout, comme si mon jardin avait besoin de couleurs lumineuses et comme s’il ne se suffisait pas à lui-même, avec ses adorables bosquets d’hortensias d’un rose velouté discret dont certains virent doucement au bleu. Le plus contradictoire avec elle c’est qu’elle veut dans le même temps récolter tous les citrons qui faisaient si bien dans le paysage ! Donc acte deux : adieu les taches de couleur et vive la citronnade rafraîchissante et bienfaitrice faite pour supporter les étés bretons d’ordinaire si caniculaires! Et enfin acte trois : Louise vient soudain de réaliser qu’on est en Bretagne et non pas sur la Côte d’Azur. Question climat il y a une légère différence ! Il risque d’y avoir un problème avec la croissance de l’avorton ! D’où la phrase inachevée : « Mais voilà en Bretagne… » A moi de conclure et de résoudre le problème !!!

    Tel est le cheminement mental ordinaire de ma sœur.

    En ce qui concerne le citronnier, j’imagine que Louise a gardé un souvenir très coloré de la fête des citrons à Menton et que pour elle, dans quelques années, il pourrait bien y avoir ici même une manifestation équivalente. A Louise rien d’impossible. Le doute ne l’effleure jamais. Elle a sans doute repéré qu’au Guilvinec il y avait des palmiers dans la rue principale. Alors, pourquoi n’y aurait-il pas des citronniers à Tréboul, puisque le climat est sensiblement le même ? La connaissant, je ne serais pas surprise, si elle me demandait un jour de me lancer dans la culture du Baobab ! Elle serait alors capable de me donner autant de conseils qu’elle m’en a donnés pour son citronnier. Car, autre trait intéressant de sa personnalité, Louise est une intarissable donneuse de conseils

    Avec le citronnier j’eus droit de sa part à des recommandations dignes du jardinier en chef du Château de Versailles !
    -Tu vois, ma petite Berthe, il faut que ton sol soit légèrement acide, bien drainé !
    ( Suite à ce premier conseil, je vais donc devoir changer toute la terre du jardin !)
    -Il faut ensuite que tu lui trouves un emplacement plein sud, bien abrité du vent.
    (Pas de problème. J’avais prévu de planter quelques hortensias de plus derrière la maison. La question ne se pose même plus. Ce sera le territoire du citronnier !)
    – je t’ai choisi une variété résistante, mais en automne, avant les gelées, tu le rentreras à la cave. Tu le laisseras dans son pot d’origine pendant tout l’hiver.
    (Comme ça, il y aura un truc de plus à la cave qui n’est déjà pas si grande!)
    – Et au printemps tu n’auras qu’à le mettre dans un bac plus grand. Il te faudra aussi le tailler, pour lui donner de la force.
    ( Je l’aime déjà cet arbre. Je sens que le jour où je vais le tailler, il aura droit à une coupe ultra courte, façon légionnaire, à ses risques et périls! )
    -Tu comprends, il faut qu’il nous donne de beaux citrons bien jaunes ! » avait conclu l’artiste avant de regagner Paris.
    C’est ainsi que me revint l’honneur de veiller sur la croissance du citronnier et que je fus invitée à lui apporter une attention de tous les instants.
    Car à chacune de ses visites, Louise ne manquait jamais de dire :
    -Ah ! Et si on allait voir mon petit protégé !
    Ce qui était une façon comme une autre de savoir, si j’étais à la hauteur de la tâche qu’elle m’avait confiée.
    Peu à peu, je ne sais pourquoi, je pris en grippe « le petit protégé ». Sournoisement j’oubliais de l’arroser ou le faisais de façon inconsidérée. Je ne le rentrais jamais qu’après les premières fortes gelées. Il n’a jamais été non plus dans mes intentions de lui apporter le moindre gramme d’engrais. Je l’élevais, pour ainsi dire à la dure. Eh bien, chose étrange, malgré toute ma mauvaise volonté, l’avorton décida de s’étoffer. Il me fallut le changer plusieurs fois de bac. Etant devenu trop lourd, pour le rentrer, je décidai de le planter en pleine terre, dans le seul endroit susceptible de l’accueillir. C’était certes un coin trop humide, trop venté, et pas assez ensoleillé. Une entreprise se chargea de l’opération. On m’annonça cependant, en me présentant la facture, qu’il y avait des risques qu’il supporte mal la transplantation. On ne pouvait exclure qu’il crève. Cette précision enchanta ma journée.
    De plus mon adorable berger allemand avait pris l’arbre en affection et ne manquait jamais d’aller pisser sur son tronc à la moindre occasion. Je ne l’ai jamais invité à changer ses habitudes, bien au contraire. Le citronnier devint donc au fil des jours le toutou-toilette attitré de monsieur Brutus !

    Mais il faut croire que Louise avait choisi une variété vraiment très résistante, car son citronnier fit bientôt l’admiration du voisinage quand apparurent les premiers fruits. On me félicita d’avoir réussi à faire pousser à Tréboul un arbre qui se cantonne d’ordinaire à la Riviera et à la Corse. On vit en moi une jardinière hors pair. Ce qui, je l’avoue, me flatta plus que ne l’aurais pensé. Dès lors, le citronnier remonta dans mon estime. Quand on me demandait le secret de ma réussite, je me contentais à chaque fois de répondre qu’il faut certes quelques connaissances de base en botanique, avoir en plus la main verte, mais surtout apporter beaucoup d’amour aux arbres que l’on plante. Les aimer, pour ainsi dire, comme ses propres enfants !!!

    Louise ne vit jamais les premiers citrons arriver à maturité. Elle repose au cimetière marin de Tréboul, non loin de la tombe de Georges Perros. De là où elle est, elle surplombe la plage de St Jean. L’été le bruit des baigneurs monte jusqu’ ici. Elle a devant elle la baie de Douarnenez. C’est très beau, très calme. Par temps clair on aperçoit l’île Tristan. Contrairement à ses voisins, elle n’a pas voulu que l’on mette sur la tombe une immense croix en pierre avec un Christ. Elle a choisi une simple dalle de granit rose. J’ai demandé à ce qu’on ajoute quelque chose à côté de son nom. L’artiste n’était pas des meilleurs, mais il a fait ce qu’il a pu. Certains, en passant devant la tombe, se demandent peut-être ce qu’il a voulu représenter. Cela n’a strictement aucune importance.

    Moi, je sais que c’est un citronnier !

  9. Marie-Pierre dit :

    Dans le réfrigérateur, le citron se sentait seul. Les carottes n’arrêtaient pas de bavarder entre elles. Leurs gloussements le rendaient nerveux. Les courgettes et les poireaux débattaient sur le sens de la vie. Quand au vieux fromage agonisant, il essayait de séduire les crèmes à la vanille qui ne semblaient pas gênées par son odeur fétide.
    Le citron amer en voulait à ses compagnons. Il regrettait de ne pas avoir la spiritualité de l’orange qui, seule dans le bac de gauche, méditait sur l’existence. Que pourrait-il faire pour pimenter la vie du réfrigérateur ?
    Il roula hésitant entre les carottes et les courgettes, mais les légumes l’ignoraient. Il se mit alors à chanter d’abord doucement puis de plus en plus fort. Sa voix chaude et un zeste mystérieuse arrêta toutes les conversations. Les légumes, les produits laitiers et les plats préparés se tournèrent vers le résident jaune avec étonnement.
    Les courgettes commencèrent à se balancer, les carottes les suivirent tandis que les poireaux invitaient les crèmes desserts à danser. Très vite le vieux fromage alla chercher l’orange. Le réfrigérateur se transforma en carnaval de Rio. Samba. Rumba. Salsa… Le citron enchaînait les airs rythmés se pressant tour à tour contre les carottes et les courgettes. ¡Caliente !
    Il augmenta tellement la température du réfrigérateur que la mayonnaise commença à tourner. Personne n’y prêta attention et les bactéries commencèrent à s’inviter à la fête. Petit à petit les fruits et les légumes eurent des vertiges et les produits laitiers des nausées… Le citron ressentit des démangeaisons mais continua à chanter, indifférent aux évanouissements autour de lui. Soudain il se sentit très faible et à tour perdit connaissance.
    La porte du réfrigérateur s’ouvrit et une voix d’outre-tombe déclara que tout était bon à jeter.

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