Quarantaine 8 à 15

Bouquet

 

Bonjour à toutes et tous

de nouvelles propositions pour aujourd’hui et les jours suivants

jour 8 écrire un texte avec le plus de mots « bleu » possible

le bleu peut prendre toutes les significations… fromage, vêtement etc

jour 9

écrire un texte sur une fleur ou un fruit en le décrivant très précisément sans le nommer. Au lecteur de deviner

jour 10

comme le jour 8 mais avec les rouges … on peut élargir à toutes les nuances de rouge,  orange etc

Jour 11

faire parler un coquillage

Jour 12,13,14,15

vous écrirez sur un tableau que vous aimez

jour 12 selon le point de vue du peintre

jour 13 selon le point de vue du vendeur ou galeriste

jour 14 selon le point de vue d’un expert

jour 15 selon le point de vue de l’acheteur

 

belle écriture et à bientôt

Odile une plume confinée

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51 réponses à Quarantaine 8 à 15

  1. Janine dit :

    Jour 11
    Texte de Janine

    11 – LE COQUILLAGE

    Salut, toi ! Heureux de te revoir ! Il a fallu le confinement pour que tu te décides à vider ce tiroir. Depuis le temps que j’étouffe sous des monceaux de cartes postales, de vieilles lettres et de timbres, je respire enfin à l’air libre.
    Tu me regardes d’un air étonné. Est-ce que tu me reconnais au moins ? Tu m’avais oublié, je le vois bien. Je vais t’aider. Tu te souviens de la toute petite fille que tu étais ? Jolie comme un cœur, boucles blondes, yeux clairs et sourire triste. Il y a très longtemps de cela. Tu devais avoir trois ans ou quatre ans. C’était au bord de l’océan.
    Ta sœur jouait sur la plage avec des garçons de son âge et tu aurais bien voulu te joindre à eux et monter sur le toboggan et les balançoires mais elle t’avait chassée en te bousculant – fiche-nous la paix, va-t-en, tu es trop petite»

    Moi j’étais sur la rive à me laisser porter par le mouvement des vagues. Tu es venue vers l’eau toute chagrinée et tu m’as vu. Le soleil faisait miroiter des reflets colorés sur ma nacre irisée, avec la réverbération de l’eau je scintillais comme une pierre précieuse et je mettais des paillettes de lumière dans tes yeux. Tu m’as ramassé et, les pieds dans l’eau, tu me regardais fascinée par les couleurs d’arc-en-ciel que tu découvrais. Une mauvaise vague est arrivée comme un cheval au galop et t’a emportée. Elle t’a fait rouler dans l’écume, couler, remonter, couler encore jusqu’à ce que tu ne bouges plus.
    Et puis… quelqu’un t’a agrippée et t’a sortie de l’eau. Ta petite main me serrait toujours et tu m’as conservé pendant des années jusqu’au jour où tu m’as oublié dans ce tiroir.
    Alors, dis, tu te souviens maintenant ? Est-ce que tu comprends pourquoi, toute petite, tu avais l’air si triste sur les photos ? Moi je sais. J’avais vu le regard de ta sœur que tu admirais tant. Alors écoute le sage et vieil ormeau que je suis devenu, le fiel ne se change pas en miel. Et Caïn reste Caïn. Ne l’oublie jamais. Et s’il te plaît… replace-moi donc à ton chevet.

    • Marie-Pierre dit :

      C’est un très beau texte qui a l’air innocent mais qui en dit beaucoup plus qu’il n’en a l’air sur les relations entre soeurs. Très bien vu.

  2. Odile zeller dit :

    Jour 9
    Texte de Janine

    9 – UNE FLEUR

    J’appartiens à une grande famille, très ancienne et prestigieuse, à laquelle je suis très attachée. La Nature nous a comblées mes sœurs et moi et nous sommes plus belles les unes que les autres.
    Cependant je ne me monte pas le cou comme la plupart qui se pavanent dans de magnifiques robes aux couleurs paradisiaques. Nombre d’entre elles ont un look absolument spectaculaires et beaucoup ont même gagné des concours de beauté ! Certaines de mes sœurs, d’humeur facétieuse, aiment à se déguiser, rien que pour le plaisir de se laisser butiner ! Je ne sais pas si c’est vraiment sérieux.

    Personnellement je suis d’un naturel discret et je ne me fais pas trop remarquer. Au milieu de mes compagnes on aurait même tendance à m’ignorer. Il faut dire à mon avantage que je suis facile à vivre car je me contente de peu. Il me suffit d’un verre d’eau de temps en temps ! Par contre j’exige de la lumière. Beaucoup de lumière.

    Quand je me sens aimée j’offre mes fleurs avec générosité. D’abord des boutons d’un vert lumineux disposés le long d’une tige. Quand je décide que le moment est arrivé ils s’ouvrent et déploient leurs sépales et leurs pétales légèrement striés. Ma robe, contrairement à celle de mes sœurs est modeste, toute blanche mais pas fade pour autant. On dirait du velours. Si on m’observe bien on y remarque des reflets vert clair qui rappellent la couleur des boutons. Ce que j’ai de plus beau c’est mon cœur. J’en suis fière, il est d’un jaune orangé lumineux, comme si la lumière s’y était condensée. On dirait un petit papillon aux ailes mouchetées.
    Mais ce qui me rend le plus fière c’est de savoir que j’apporte joie et beauté autour de moi, comme à cette dame qui se retrouve confinée à cause d’un affreux virus. Tous les matins elle m’observe et me parle en souriant. J’illumine sa journée et cela me rend heureuse. Demain je lui offrirai une autre fleur !

  3. MADELEINE BRINKMANN dit :

    Tableau décrit par le peintre.
    Souvenir de Nice 1845.

    Vraiment très réussi, ce portrait. La jeune fille est jolie et je dois avouer que cela m’a aidé. Mais mon trait de génie a été de la faire figurer éclairée par les derniers rayons de de soleil avant l’orage qui s’annonce en arrière-plan, un ciel noir et bleu outremer foncé mélangé à de la terre de Sienne. J’ai repris ces tons pour exécuter sa capeline, ce qui fait ressortir son visage pâle et sa robe blanche au délicat col de dentelle. Je me félicite de cette idée, le clair-obscur fonctionne à merveille. La nature environnante inintéressante est faite de rocailles et de sable et je n’y ai pas passé trop de temps. La jeune fille monte un âne sur un sentier jonché de pierres. Elle vient de la mer dont on distingue les flots à l’arrière-plan ainsi que le ciel relativement lumineux de l’embellie qui se prépare au loin après le passage de l’orage. Les yeux de l’animal sont dociles et paisibles à la fois parce qu’il s’agit de ma première cliente. Dans l’après-midi, l’animal devient généralement plus rétif. Les rênes tenues par la demoiselle assise en amazone ne sont même pas tendues. La bête est à l’arrêt, les pattes avant un peu écartées l’une de l’autre comme s’il avait cherché à retrouver son équilibre après avoir été surpris. Impression d’innocence de l’âne comme de la jeune femme qui le monte. Voilà, j’ai soigné les détails pour la représenter, mais pas à outrance non plus, je fignolerai demain. J’ai dû travailler vite car d’autres jeunes filles faisaient la file derrière celle-ci pour se faire peindre également par mon atelier. Ce que le tableau ne montre pas, c’est que mes deux élèves oeuvrent en contrebas. Jules trace les premières esquisses sur la toile, Jean pose les couleurs de base, je rajuste ensuite les traits, équilibre les postures. Puis Maria tend un ticket avec un numéro à la jeune fille qui devra se représenter le lendemain pour que j’affine ses traits, les détails de son visage, de ses mains et les fleurs accrochées à son chapeau. Cette organisation géniale fera de moi un homme riche à la fin de la saison !

  4. Odile zeller dit :

    Jour 10
    Texte d’Odile

    Jamais il n’aurait pu être peintre, Marcel, il déteste, il exècre le rouge, comme Augustine, sa chérie. Mais elle, le rouge lui va si bien, surtout le rouge framboise. Son petit ensemble de printemps lui ranime le visage … enfin ce ne sont pas vos affaires.
    Le rouge à boire, on passe, les cerises et les framboises il aime mais pas les fraises, encore moins écrasées, allergie et rien que d’y penser. Les autres rouges … lie de vin, carmin, rouge sang, grenat, garance, même les roses … non il ne peut pas, vraiment pas.
    Au passage …dans son village, on l’aurait bien vu pompier. Tous les jeunes font pompier et lui avec sa carrure et ses 100 kg, ses muscles et sa condition physique, ça allait de soi. Impossible de monter dans le camion, il devenait pâle, la sueur lui dégoulinait du front, au bord du malaise. Tout ça à cause du rouge. Tout est rouge là dedans même à l’intérieur. Ambulancier pareil … côté Croix rouge pareil … rien à faire. Il s’est enregistré chez les écologistes. La pas de souci …encore que, quand il avoue son métier … certains font la grimace, mais bon pour distribuer des tracts … son boulot, eh bien boucher aux abattoirs.

  5. Marie-Pierre dit :

    Jour 15

    La crise du coronavirus ne m’a pas vraiment touché. Je ne sors pas beaucoup et je mange simplement. Mes revenus ont à peine baissé : quand on mise sur l’armement et l’industrie pharmaceutique, on ne peut pas connaître la crise.

    Au contraire, ma vie s’est améliorée depuis la fin du confinement et la grande inflation. Avant, je devais me cacher dans ma cave pour admirer mes œuvres d’art, recourir à des types malhonnêtes pour les acquérir… J’étais clandestin, hors la loi… Aujourd’hui, je sauve l’humanité… Je permets aux états européens de racheter leurs dettes.

    En posant le pied à Dublin, je savais exactement ce que je voulais. Le Vermeer.

    Je sais que le russe excité à gauche qui renchérit sur tous les tableaux le veut aussi. Et l’écrivaine silencieuse au bout de la salle aussi.

    Mais ce Vermeer est à moi.

    J’en ai déjà trois. Tous mettent en scène une femme et une lettre. En tout, le néerlandais en a peint six. Le tableau irlandais sera le quatrième… Bientôt toutes les femmes épistolières de Vermeer seront à moi.

    Chaque jour, je pourrais les saluer, les admirer, imaginer que c’est à moi qu’elles écrivent. Oui, bientôt, c’est à moi seul qu’elles écriront.

    Elles me remercieront de les avoir sauvées de leurs regards sales et leur imagination tordue. Je vais leur rendre leur intimité.

    Les femmes ne Vermeer sont des femmes d’intérieur : elles n’ont jamais été faites pour exposer au monde entier…

    Voilà… Ils annoncent mon tableau. Pour la dernière fois, le monde se demande ce que la servante regarde par la fenêtre.

  6. Claude Klein dit :

    En état de Rouge

    Parler en rouge aujourd’hui m’est impossible. C’est le signe du danger qui court comme le furet du bois joli. Il est passé par ici. Il s’échappe par là-bas sans oublier de sacrifier quelques victimes bien choisies. J’exerce donc mon droit de retrait, un verre de Bordeaux à la main.

    Qui suis-je?

    Je suis enfin sorti de ma retraite volontaire provoquée par une comparaison désobligeante. Ma peau contrairement aux grenades ou aux mangues est boursoufflée et rugueuse. Elle peut même vous donner des rougeurs autour de la bouche si par inadvertance, vous lui en laissez l’occasion. Avant de me déguster, prenez bien soin d’enlever mes « yeux marron ». Eux aussi picotent. Et puis, ils n’ont pas bon goût. Pas du tout, pas du tout. Croyez-moi, j’entends très bien les remarques horrifiées des victimes non-initiées.
    Par contre, si vous me sculptez bien comme il faut avec de belles spirales régulières, si vous me tenez par la houppe vert-bleuté, qui me tient lieu de chevelure, et, dont vous aurez d’abord enlevé les piquants, vous vous délecterez. Surtout ne retirez pas mon centre plus dur à mordre. PEAU exceptée, tout se mange chez moi.
    Vous croquerez dans ma chair tendre et ferme à la fois. Elle se mâche aisément tandis que le palais s’en régale. Essayez d’accompagner de fleur de sel vos bouchées. Une sur deux. C’est meilleur. Pas mal non plus, un peu de piment de temps en temps. Cet ensemble sucré-salé n’empêchera pas mon jus acidulé de ravir vos papilles. Il n’hésitera pas à vous couler sur le menton. Attention, il aime prolonger le contact jusqu’au cou, caresse vite collante, dont raffolent les insectes butineurs. Les fourmis, elles, se contenteront des gouttelettes parvenues jusqu’au sol.
    Si je vous dis que je passe du vert au jaune pâle et même au jaune soutenu selon les espèces. Si j’ajoute que j’arrive par avion pour être présenté sur vos étals. Si je termine en vous rappelant que je servit de pseudo à un président peu reluisant d’Amérique Centrale, découvriez-vous qui je suis ?

    Un Coquillage

    – Donne-moi coqui socettes, mo pitit.
    Il avait, bien sûr, disparu de la boîte à ouvrage, le reprise-chaussettes de Gladys.
    Ce coquillage en forme de gros gori tacheté de brun sur un fond de velours noir tenait du miracle. Ramassé sur la plage, encore occupé par son propriétaire baveux, il avait été enterré pendant une bonne semaine ou plus selon la taille avant d’être lavé et essuyé par la douceur d’un chiffon de laine. Rarissime, aujourd’hui, il fait toujours la joie des enfants quand ils en trouvent un. Le tourisme et l’exploitation outrancière du lagon ont exterminé la plus grande partie de ces coquillages. ‘Exotisme oblige’…
    Ceux, dont je parle, avaient le miroitement de la porcelaine tout neuve et vernie. Ils revoyaient la lumière du soleil. Le soir, les ombres des lampes-tempête, jouaient sur leur dos arrondis. Ils paraissaient lourds – nous les appelions parfois les ‘bœufs’ – ils étaient légers. Fragiles tellement fragiles que nous les manipulions avec précaution. Les laisser tomber sur le sol en ciment provoquait une explosion de morceaux minuscules qui fallait traquer longuement pour éviter qu’ils ne s’incrustent dans nos plantes-de-pieds nues.
    Que de jeux avec ces ‘coquilles’. Elles menaient des troupeaux de toutes sortes. En les appliquant sur nos oreilles nous entendions la mer. Sa musique nous racontait l’océan, loin, là-bas derrière les brisants, qui protégeaient nos plages coralliennes. Cette pleine mer que nous ne connaissions pas, nous faisait un peu peur car elle était ultra-marine et opaque – Rien à voir avec l’eau transparente, tantôt bleue tantôt verte, qui baignait l’île.
    Mais foin de rêveries. Gladys ayant retrouvé son instrument de torture, nous le tendait enfoui dans une chaussette trouée. Ha, les longues minutes passées à apprendre l’art de repriser les trous dont nous avions parsemé nos socquettes !…

  7. MADELEINE BRINKMANN dit :

    Jour 11 : Les coquillages parlent-ils ?
    Oui, j’ai entendu la Cyprine d’Islande parler. Pour qu’elle daigne s’exprimer, il faut s’asseoir sur un rocher à proximité, et prendre le temps de l’écouter parce qu’en général elle est plutôt timide. Sur les plages noires, elles arrivent par grands vents, quand la mer est déchaînée, elles viennent alors en groupes, pour se plaindre, toutes déracinées, arrachées à leur biotope, sans trouver d’autre refuge que la plage noire balayée par les vents furieux de l’atlantique Nord. Elles gémissent qu’elles auraient espéré un dénouement plus glorieux à leur vie si longue ! Abandonnées par la marée, elles se dessèchent, s’usent contre le sable, les rochers et les unes contre les autres. Ah la vie de praire d’Islande n’est pas faite pour les petites natures ! Alors aujourd’hui, elles sont venues faire entendre leur voix. Elles roulent sur les coquilles concassées et sur le sable pour me montrer leurs dos abîmés, les éraflées de la vie en Atlantique Nord, qui au bout de quatre cents ans, se sont échouées et à présent à la merci du moindre promeneur isolé qui, sous sa botte – crac ! – les briserait, ou pourraient être ramassées par une armée de bambins venus étudier les bivalves sur la plage. Leur passage sur Terre est loin d’être éphémère ! Leur souffrance est presque éternelle. Certaines atteignent un âge plus qu’honorable, plus vieilles que la plus âgée des tortues géantes des Seychelles, que la baleine boréale ou plus vieux que le requin du Groenland. Les vagues tumultueuses de l’Atlantique Nord ne leur laissent aucun répit et même s’il arrive à la mer de se calmer, elles font alors les délices des milliers d’oiseaux migrateurs nichant dans les falaises et les stacks de basalte. Aujourd’hui elles sont venues en nombre pour manifester. Et à travers le vent qui fouette mon ciré, je perçois leur complainte.

  8. Claude Klein dit :

    Je me souviens de ce jour d’hiver. La petite galerie le long des quais de Seine était illuminée. Une expo s’y tenait. Le fond d’atelier d’un peintre disparu à l’âge de 40 ans, Jacques Reverchon.
    J’entre. Il y a du monde mais pas trop. Par contre beaucoup de tableaux. Contre le mur du fond, ces cartons, remplis de gravures, doivent contenir des merveilles. Je crois que la gravure est le domaine dans lequel il a atteint la notoriété, alors que pensionnaire de la Casa Velázquez, il a pu écrire à un ami, “L’Espagne m’a ouvert les portes de la peinture.”
    Des chevaux, tellement de chevaux ! Des danseuses de flamenco. Des visages et encore des visages. Que vais-je choisir ? Il faut que je refasse un tour pour revoir les peintures que j’ai regardées beaucoup trop vite. Oh! Cette toile de 100 x 50 cm comment ne l’ai-je pas remarquée ! Elle est différente des autres. Elle doit faire office d’introduction à l’art du peintre. Pas de point rouge. Je fonce.
    Que te dire, ma chère Annie ? Je l’ai reconnue comme m’étant nécessaire. Stupide, non ? Mais c’est bien cela que j’ai ressenti devant cette peinture inachevée. Toi la plasticienne, tu vas encore me dire que j’achète des œuvres sans valeur. C’est sûrement vrai car son support de jute lâche est apparent par endroits., ses bords, hirsutes sur le chevalet, sont maintenant disciplinés grâce au passe-partout dont je les ai entourés. Une netteté qui fait ressortir davantage le flou de l’ensemble. L’artiste n’a pas eu le temps de terminer son travail. Pas de signature non plus… Mais sur le visage de la femme assise à une table dans l’angle du café, une expression de dureté rêveuse et d’incertitude permet d’imaginer… C’est cela qui a failli me faire pousser une exclamation. Je me suis dit, c’est celui-là que je veux.
    Maintenant, quand je le regarde, je bâtis tout un roman sur ce personnage que j’ai appelée « La Femme du Boulevard Saint-Germain ». Je te le raconterai peut-être un jour. En attendant, sache que je ne regrette pas cet achat. Prévert resurgit avec les feuille du Luxembourg et les amours mortes de nos années d’étudiantes. Ces moments privilégiés des années ‘60/’70, que nous avons vécues.
    Est-ce que je t’ai dit que ce peintre est mort en ’68 ?

    • MADELEINE BRINKMANN dit :

      Le début du texte au présent est haletant, on découvre la peinture en même temps que le narrateur. Et puis on passe dans une connivence nostalgique, c’est beau. Merci.

  9. Claude Klein dit :

    L’estimation de Monsieur Brunoff, expert en peinture fut courte et précise :

    – Je vois. C’est un début de tableau. Tout est esquissé, rien n’est terminé. Voyez, il n’est
    pas signé. Pourtant, c’est bien un Reverchon. Vous pouvez peut-être l’exposer en tant
    qu’affiche montrant son processus de création.
    Gardez-le en souvenir.

  10. Marrie-Pierre dit :

    Jour 14

    C’est une toile d’un format modeste représentant une femme et sa servante dans un intérieur bourgeois néerlandais. Elle a été peinte vers 1670 et reprend une thématique chère à Vermeer, la correspondance féminine. En effet, il a mis en scène une femme et une lettre dans six tableaux.

    C’est une œuvre qui pose de nombreuses questions. Qui sont les modèles ? Qui a peint le tableau qui se trouve au fond ? A qui écrit cette femme ? Répond-t-elle à la lettre chiffonnée en bas à droite du tableau ? Quelle est la relation entre les deux femmes ? Que regarde la servante par la fenêtre ?

    Nous ne pourrons jamais répondre à ces questions. Il faudrait pour cela remonter le temps et interroger l’artiste. Nous ne pouvons qu’échanger des hypothèses… Cela aurait peu d’intérêt. Ces interrogations mériteraient une réponse romanesque pas un débat d’étudiants en histoire de l’art. Cette œuvre mériterait une fiction comme la Jeune fille à la perle.

    Ce tableau est remarquable parce qu’il ouvre notre imagination. Sa composition soignée, le souci du détail, la dynamique entre l’intérieur et l’extérieur – la maison et la fenêtre, la lettre et son destinataire- de même que la position ambiguë de la servante, dans l’ombre mais au centre de la composition nous interpellent, nous interrogent…

    Sa beauté en fait une œuvre fort convoitée. Inestimable. Elle a été volée deux fois, en 1974 pour servir d’otage à l’IRA et en 1986 pour alimenter le marché noir des œuvres d’art, celui où s’approvisionnaient les collectionneurs avides et égoïstes.

    Aujourd’hui, ils ne doivent plus se cacher. L’Europe ruinée par la crise du coronavirus doit vendre son patrimoine culturel aux vautours. C’est avec une grande tristesse que je vois aujourd’hui la République d’Irlande se séparer de la Femme écrivant une lettre et sa servante. C’est une perte inestimable non seulement pour les Irlandais et les Européens mais pour l’Humanité.

    • MADELEINE BRINKMANN dit :

      On voit l’intérieur hollandais du 17ème, la question des correspondances est intrigante en effet…matière à écriture. Quand les répercussions de cette crise arrêteront-elles de se faire sentir ? Merci pour ce beau texte.

      • Claude Klein dit :

        Je ne savais pas que l’Eire se séparait d’une partie de son patrimoine culturel. Etait-il absolument nécessaire de le faire maintenant? Et est-ce le virus actuel qui en est la cause profonde? Merci de me l’expliquer.

        • Marie-Pierre dit :

          L’Irlande garde son patrimoine, heureusement. Comme j’avais décidé de travailler avec ce tableau qui appartient à la Galerie nationale de Dublin, j’ai imaginé une raison pour sa vente. J’ai imaginé une vente massive des oeuvres d’art pour rembourser la dette créée par la crise actuelle… Espérons que cela restera de la science-fiction.

  11. Odile zeller dit :

    Jour 10
    Texte de Janine
    10 – ROUGE

    Vincent fila vers le sud et ne s’arrêta enfin qu’à l’orée d’un village qui flamboyait sous les rayons du soleil. Il descendit de voiture et s’assit dans un champ de coquelicots. Il regardait autour de lui, incrédule, il voyait rouge, pas de colère, il avait simplement changé d’univers ! Autour de lui tout était rouge. La terre était rouge brique, les maisons, les portes, les volets étaient peints en vermillon, orangé, corail, amarante. Il respirait, enfin libéré de la dictature du bleu. Il n’avait jamais rien vu d’aussi somptueux. Les variations du rouge entrèrent en lui par tous les pores. Elles vibraient autour de lui, comme une musique martiale, elles brûlaient sa peau qui devint cramoisie, comme celle des écrevisses. Mais sans doute avait-il pris un bon coup de soleil.
    Lorsque les rayons de l’astre descendirent sur l’horizon les rouges passèrent du magenta au pourpre, à l’amarante, au bordeaux, au grenat. Alors il décida qu’il vivrait désormais dans ce village, Roussillon, tel était son nom.

    Pendant un certain temps il y vécut des jours heureux et il sentait en lui une énergie nouvelle, tellement stimulante qu’il se mit à parcourir inlassablement tous les sentiers de l’ocre.
    Mais lorsqu’il levait les yeux au ciel il revoyait les yeux de Claire, l’atmosphère calme et sereine de sa maison toute en bleu et petit à petit la nostalgie s’empara de ses nuits.
    Alors un matin où le ciel était d’un bleu déchirant il monta en voiture et partit retrouver sa femme.
    De leurs retrouvailles naquirent deux jumelles qu’ils prénommèrent, d’un commun accord, Pervenche et Garance.
    Le jardin vit fleurir fuschias et capucines, roses trémières et géraniums et Claire tous les dimanches faisait une tarte aux cerises, aux fraises ou aux framboises… mais aussi aux myrtilles, pour ne pas perdre l’habitude du bleu.

    • Marie-Pierre dit :

      J’aime beaucoup le clin d’oeil au bleu à la fin. De l’intertextualité dans l’atelier, c’est stimulant.

      • Claude Klein dit :

        Merci pour ce texte si bien balancé entre le flamboyant et le bleu envahissant du premier. Les couleurs parlent d’elles-mêmes et dans les deux cas, les yeux cherchent une autre teinte où se reposer. Mais c’est sûr, l’éclat du rouge décliné sous toutes ses formes ouvre grand le coeur!

  12. Odile zeller dit :

    Jour 8

    Texte de Janine
    8 – BLEU

    Ma sœur était revenue de Marrakech foudroyée par les vibrations du bleu majorelle elle ne s’en était jamais remise. Elle vivait désormais dans un rêve bleu.
    Chez elle tout est bleu, bleu de Delft les carreaux de la cuisine, la vaisselle est bleu égyptien, les nappes couleur ciel ou cyan, bleu lagon les peignoirs de bain, azur les draps, bleu nuit le couvre-lit. Portes et volets sont bleu lavande. Les papiers peints ? Bleu dans toutes ses déclinaisons, du bleu pastel à l’indigo en passant par le cobalt et l’ardoise. Elle s’habille en bleu turquoise ou en bleu outremer, ses bijoux sont des saphirs et des lapis-lazuli. Selon les saisons son jardin voit fleurir les myosotis, les passiflores et les hortensias bleus. Les cache-pots sont rigoureusement bleu majorelle, son bleu d’élection. J’oubliais, la chanson qu’elle chantonne en boucle, Les Mots Bleus, parbleu !

    Son mari qui avait d’abord pris sa monomanie pour une lubie passagère avait accepté de ne porter que des chemises bleu clair et des pulls bleu de France mais lorsqu’elle lui dit qu’il serait beaucoup plus beau s’il avait des yeux bleu pervenche comme les siens il fut pris d’une peur bleu. Jusqu’où irait-elle pour satisfaire son obsession. Toujours sur son nuage bleu Claire ne vit pas son mari fixer de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps la ligne bleue de l’horizon. Mais comme il n’osait pas se rebeller à la tyrannie du bleu il trouva son salut dans la fuite.
    Un beau matin où le ciel était d’un bleu particulièrement douloureux il monta en voiture et partit droit devant.

  13. MADELEINE BRINKMANN dit :

    Jour 10 : les rouges
    La jeune première ministre se leva et resserra des deux mains sa queue de cheval retenue par un élastique rouge brique. Tandis que le rouge lui montait aux joues alors qu’elle se remémorait la remarque cinglante de son ministre de la santé et que sa bouche rouge cerise murmurait la réponse qu’elle n’avait pu formuler une heure auparavant, elle agitait sa jupe rouge coquelicot en faisant les cent pas dans son bureau. Nous étions en début d’après-midi et elle se dit qu’aujourd’hui elle renoncerait à son verre de bordeaux au déjeuner ; elle devrait faire face et garder les idées claires. Elle s’était fâchée tout rouge lorsque son ministre lui avait enfin annoncé que l’alerte orange devait être donnée dans la lutte contre la pandémie. Trop peu, trop tard, avait-elle dit. Mentalement, elle avait déjà souvent mis cette personne lente à réagir sur sa liste rouge. Le fil rouge devait bien-sûr rester la santé des citoyens. Mais comment résoudre les problèmes économiques ? Elle se souvint des remarques véhémentes du ministre de l’économie qui avait tiré à boulets rouges sur la décision du ministre de la santé. Sa face en était même devenu cramoisie. Elle les avait laissé s’étriper, se contentant de contempler sa bague sertie d’un rubis couleur grenat qu’elle s’était offerte dernièrement par pur caprice chez un antiquaire dont la vitrine garnie de velours amarante lui avait rappelé, sans qu’elle en voit clairement la raison, la palette couleur sang de boeuf de la bibliothèque chez ses parents. Finalement, elle était intervenue auprès de ses collègues, juste avant le bain de sang. En repoussant du bout des doigts le lourd rideau rouge ocre de son bureau, elle prit la décision d’appeler son homologue slovène en se servant du téléphone rouge. Non, cette fois-ci, elle ne lui parlerait ni de leurs comptes dans le rouge, ni de leur position de lanterne rouge dans le domaine de l’éducation. Elle aborderait la question de ces nouveaux masques chirurgicaux FFP2+ à usages multiples dont son pays s’était fait le spécialiste, et sur lesquels le simple passage d’un infrarouge permettait le repérage du covid19.

  14. Marie-Pierre dit :

    Jour 13

    La stagiaire – Hélène ? Mylène ? – me regarde avec des yeux ronds.

    Elle ne comprend pas que j’hésite autant. Elle ne voit pas la différence entre la droite ou la gauche. L’emplacement pourtant est crucial. De même que l’éclairage et le tableau qui précède. La moindre erreur se chiffre en millions.
    J’essaye de lui expliquer mais elle ne comprend pas.

    – Mais beaucoup de gens vont vouloir l’acheter… Il est magnifique…

    Je me demande pourquoi nos stagiaires sont toujours aussi stupides. Bien sûr que le tableau est magnifique. C’est un Vermeer.

    – A votre avis, combien vaut-il ? me demande la simple d’esprit.
    – Il est inestimable.

    Et pourtant dans quelques jours, tous mes clients vont mettre un prix dessus. Je dois m’assurer qu’il soit le plus haut possible. Aucun prix n’est juste, alors autant faire en sorte d’obtenir un record.

    – Je me demande ce que la servante regarde par la fenêtre, lance-t-elle alors.

    C’est une sotte d’étudiante en histoire de l’art… Mais elle marque un point C’est une bonne accroche.

    Cette toile est plus qu’une toile… D’abord, elle contient une toile. Puis, elle contient un secret. Si vous l’achetez, peut-être découvrirez ce que la servante regarde pendant que sa maîtresse est absorbée par sa correspondance….

  15. Claude Klein dit :

    Je me demande comment je vais réussir à vendre cette toile. Je dois organiser une exposition posthume des œuvres de Jacques Reverchon et j’aurai du mal à tirer un prix raisonnable de ce portrait de femme. Il est tellement situé, tellement typique de la peinture des années 1960 qu’il date. Au prix auquel se vend aujourd’hui, une toile de 100 x 50, personne n’acceptera d’acheter une peinture aussi ringarde. Pourtant, Reverchon était connu. Peintre figuratif essentiellement certes. Mais ses expositions marchaient et ses œuvres se vendaient bien. Si au moins l’influence espagnole qui le marqua si profondément se sentait chez cette femme assise. Mais non, pas du tout le look. Pas Madrid. Pas Casa Velasquez …
    Décidemment, je ne le sens pas ce tableau. IL m’échappe complètement. Je ne peux pas dire que c’est une croûte, le style et la patte de Jacques y sont mais… En plus, il n’est pas terminé. Le jute – grossier ce jute – se voit par endroits. La nappe est tout juste esquissée comme le fond. Il n’a posé que les premières touches. Rien n’est travaillé en profondeur. Je l’expose ou je le rend à la famille ? Non, je ne peux pas le proposer à la vente. Ce serait indigne de ma galerie, et … de ce peintre, trop tôt disparu. Quel malheur que cet anévrisme survenu en 1968 à l’âge de quarante ans. Je vais quand même demander son avis à l’expert de service. Il vient demain. Pas beaucoup d’espoir.

  16. Claude Klein dit :

    Je me demande comment je vais réussir à vendre cette toile. Je dois organiser une exposition posthume des œuvres de Jacques Reverchon et j’aurai du mal à tirer un prix raisonnable de ce portrait de femme. Il est tellement situé, tellement typique de la peinture des années 1960 qu’il date. Au prix auquel se vend aujourd’hui, une toile de 100 x 50, personne n’acceptera d’acheter une peinture aussi ringarde. Pourtant, Reverchon était connu. Peintre figuratif essentiellement certes. Mais ses expositions marchaient et ses œuvres se vendaient bien. Si au moins l’influence espagnole qui le marqua si profondément se sentait chez cette femme assise. Mais non, pas du tout le look. Pas Madrid. Pas Casa Velasquez …
    Décidément, je ne le sens pas ce tableau. IL m’échappe complètement. Je ne peux pas dire que c’est une croûte, le style et la patte de Jacques y sont mais… En plus, il n’est pas terminé. Le jute – grossier ce jute – se voit par endroits. La nappe est tout juste esquissée comme le fond. Il n’a posé que les premières touches. Rien n’est travaillé en profondeur. Je l’expose ou je le rend à la famille ? Non, je ne peux pas le proposer à la vente. Ce serait indigne de ma galerie, et … de ce peintre trop tôt disparu. Quel malheur que cet anévrisme survenu en 1968 à l’âge de quarante ans. Je vais quand même demander son avis à l’expert de service. Il vient demain. Pas beaucoup d’espoir.

  17. Marie-Pierre dit :

    Jour 12

    Le plus important c’est la lumière. Elle doit venir de la fenêtre pour éclairer mon personnage principal. C’est elle qui capte tout l’éclat car c’est elle la patronne, c’est elle qui a une activité importante. Elle écrit une lettre qui peut changer le destin de sa famille.
    Derrière, en retrait, sa servante reçoit les miettes de la lumière. Elle attend que sa maîtresse ait fini la lettre pour la donner au messager. Elle se distrait en regardant la rue. Une scène retient son attention : la servante d’à côté qui parle trop avec le fils de Madame. Elle aura quelque chose à raconter dimanche. Elle est presque dans l’ombre, mais pourtant c’est elle le sommet du triangle qu’elle forme avec la fenêtre et sa maîtresse.
    Elle connaît tous les secrets de la maison. Discrète, silencieuse et patiente, c’est elle le cœur de cette maison. Tandis que sa maîtresse est absorbée par ses affaires, elle prend le temps d’observer et d’écouter. Elle n’a peut-être que des miettes de lumières, mais elle a un visage, un regard, un sourire.
    Celui qui sait regarder verra que l’élément central c’est elle. Et s’il prend le temps de l’écouter, elle lui racontera tout ce qui se passe dans cette maison.

  18. Claude Klein dit :

    La Dame du Boulevard Saint Germain
    Partir à l’aventure dans les rues de Paris. Se retrouver dans le Quartier Latin et sur le boulevard St Germain. Observer à travers les vitres du café en face de l’église, une dame assise à une table.
    Typique des années ‘60/’70, elle est longue et mince et ressemble à Sagan. Elle regarde devant elle. Elle rêve ou ne pense à rien. Attend-t-elle l’inspiration devant le cendrier réclame Cinzano. Peut-être réfléchit-elle au dernier Time qu’elle vient de terminer … Le Viet Nam. Encore le Viet Nam. Toujours le Viet Nam. Elle n’aime pas la guerre. Elle pense être antimilitariste. Mais l’actualité la rattrape toujours et elle n’y échappe pas. A St Germain, il faut être au courant. Il faut avoir une opinion et l’exprimer. Alors, elle lit. Elle préférerait écrire mais il paraît que sa plume n’a pas l’élégance requise pour cela. Pas assez de détachement. Trop d’implication.

    – Prenez de la distance, Mademoiselle, et revenez dans un an, est ce qu’elle a entendu à chaque fois qu’elle a envoyé un manuscrit aux éditeurs parisiens. Alors, elle s’applique à lisser ses réactions en travaillant un style plus passe-partout. Finis les exclamations, les morsures ironiques, les cris viscéraux – de ceux qui viennent des tripes. Tout ça, c’est bon pour la scène, le théâtre, les réunions politiques dont les éditeurs n’ont que faire. Mai 68 a laissé des traces. Il faut maintenant revenir à la langue châtiée des grands auteurs littéraires. Unité de ton, de lieu, de temps.

    Inconsciente de l’intérêt qu’elle suscite, elle passe en revue tout le chemin qu’elle sera obligée de parcourir si elle veut être acceptée. Assis en terrasse, un gars d’zarts la regarde intensément et la dessine.

    Il capte la mélancolique révolte de son expression floutée par la vitre ternie et note que la cigarette anglaise, tenue entre le majeur et l’index de sa main droite, est éteinte. Il n’y a personne en face d’elle pour lui offrir du feu. Sa tasse est vide et un p’tit crème attend, qui semble congelé. Quelque chose de tragique dans la scène, qui se joue là.
    A quoi et à qui peut bien penser cette femme ? Cette robe verte n’est pas très parisienne. Américaine, peut-être. Une touriste ? Une expatriée de Manhattan ? Non. Une Française à Paris. Je peux toujours spéculer, mes interrogations resteront sans réponse puisque je ne demanderai rien à mon modèle d’un jour. Mais quelle importance ?
    Jacques se met au travail. Il a regagné son atelier et, vite, dressé le décor du tableau qu’il a l’intention de peindre sur la toile de 100 x 80cm en attente sur son chevalet. Une toile de gros jute. Pas encore les moyens de s’offrir du lin. A grands coups de brosse, il pose le fond sans oublier les zones de lumière et d’ombre. Les contrastes apparaissent. C’est bon ça. La nappe blanche à reflets permetra de faire ressortir le personnage. Sa robe vert gris à ramages translucides se marie avec le brun orangé, le gris, et, le pourpre des murs. L’inévitable peluche rouge du siège l’éclaire un peu.
    Oui. La main est élégante. C’est une femme raffinée. Le visage restera blanc de chair. Juste un rehaut plus sombre pour marquer les pommettes. Elle est peut-être Eurasienne ma dame du boulevard. Pour moi, elle sera Nicole. C’est son déracinement que je dois faire ressortir. Le magazine ? C’est son partenaire disparu qui l’a laissé là sur la table. Il n’a même pas bu son café. C’est sûr. Nicole est blessée au plus profond d’elle-même. Pas d’esquisse de sourire. Ca serait la trahir.

  19. Marie-Pierre dit :

    Jour 10

    Longtemps j’ai été habité par un être vivant. Puis il a glissé emporté par une vague. Je l’ai suivi sans le retrouver jusqu’à une plage de sable fin.
    J’étais bien là à regarder le ciel et à écouter le mer.
    Mais une main douce m’a ramassé mise dans un sac et transporter loin, très loin.
    Longtemps, je suis resté dans le noir, enfermé, oublié. Puis, on a ouvert le sac et on m’a porté en riant. J’ai tourné, tourné… Je suis passé de mains en mains… Et finalement on m’a déposé sur une étagère.
    J’étais bien là à prendre le soleil et à écouter les rires.
    Mais un jour des cris ont remplacé les rires et on m’a envoyé valser avec les poupées, les chats en peluche et les photos de classe.
    La petite fille qui m’avait ramassé sur la plage était devenue une adolescente. Elle ne supportait plus d’être traitée comme une gamine. Elle le hurlait sans cesse. Qu’on la lâche. Qu’on la laisse respirer.
    Elle avait passé l’âge des poupées, des châteaux de sable et des coquillages.
    Pourtant elle me ramasse une dernière fois et pleure. Elle aimerait bien avoir à nouveau 7 ans : c’était facile la vie alors. Elle ne connaissait ni le subjonctif ni les racines carrées, espérait rencontrer des fées dans les bois et se faisait des amis très facilement.
    Elle me met dans son tiroir avec ses mouchoirs. Elle tourne la page mais elle n’oublie pas.
    A jamais, je resterai un souvenir d’enfance.

  20. Marie-Pierre dit :

    Les animaux de la forêt se réveillent : c’est le printemps.

    Maître Renard secoue son flamboyant pelage roux et renifle. Il y a quelque chose de différent ce matin.

    Les écureuils tout feu tout flamme court d’un arbre à l’autre mais soudain eux aussi s’arrêtent en remuant leur queue fauve. Il se passe quelque chose.

    Les rouges-gorges et les rouges-queues interrompent leur concert matinal. Des bruits parasites résonnent comme des fausses notes.

    Les chevreuils voient rouges : « Comment osent-ils venir nous déranger déjà ? ».

    Tous les animaux de la forêt dressent l’oreille : des pas résonnent au loin, une armée se rapproche et s’apprête à leur ravir leur tranquillité. Toute la forêt est portée au rouge.

    En rang par deux, menés par leur chef, ils se rapprochent. Ils sentent mauvais, ils puent l’humain, la ville et l’écrevisse.

    Rubis, l’écureuil, songe qu’elle aime bien le vieux barbu qui boit du gros rouge. Lui, il est seul et il parle aux arbres. Mais cette armée de bonnets rouges ne songent qu’à tout saccager : arracher les coquelicots, jeter les emballages écarlates de leur ravitaillement et faire du bruit.

    – Dans la troupe, y a pas de jambe de bois… Y a des nouilles….

    Madame Dumas, l’institutrice des CM2 A, blouson carmin dernier cri et rouge à lèvres impeccable, s’apprête à faire une classe de sciences dans la nature. Elle va vérifier si ses élèves ont bien retenu les définitions : forêt primaire, forêt secondaire, feuillus…. Elle attend que tout le monde face un cercle autour d’elle. Pour se rassurer, elle cherche la chevelure poil de carotte de Virginie. Elle, c’est sûr, saura donner les bonnes réponses et poser les bonnes questions. Comme toujours David est la lanterne rouge et elle doit demander à Marc de se moucher, avec un mouchoir pas avec son blouson. Le gros garçon baisse les yeux et devient rouge comme une pivoine. Toute la classe éclate de rire.

    Madame Dumas soupire : tout compte fait une classe dans la nature est une classe ordinaire, les enfants ont juste les joues un peu plus empourprées que d’habitude.

  21. MADELEINE BRINKMANN dit :

    Jour 9
    Lorsque vous vous approchez de mes soeurs et moi au printemps, vous pensez souvent que vous allez vous brûler tant nous brillons au soleil de mars ! Nous sommes parmi les premières à sortir le bout de notre nez. Nous déployons petit à petit nos quatre pétales jaunes allongés qui sortent de leur enveloppe rousse. D’abord ils semblent un peu fripés et maladroits mais, sous l’effet de la brise, nous avons vite fait de secouer nos jupes dorées. L’amateur ne repère pas immédiatement si notre enveloppe renferme de petites feuilles vert tendre ou nos pétales couleur soleil. Nos soeurs vertes, toujours en bout de tige, jaillissent vers l’inconnu comme les braves soldats de première ligne, les exploratrices des airs et de l’inconnu. D’autres groupes de feuilles parsèment aussi la longueur de la tige mais bien malin qui discernera leur logique. Revenons aux petites fleurs jaune or. Leur minuscule pistil a la forme de toutes petites mains jointes l’une contre l’autre, pointées vers le ciel. L’ouverture successive des fleurs semble bien réglée et chacune sait ce qu’elle doit faire dans l’organisation et quand elle doit le faire. Le déploiement commence à la base de la tiges qui pointent vers les quatre coins cardinaux. Le vent léger agite doucement cette flamboyance dorée. Par grands vents, les jeunes fleurettes ont la force de s’accrocher tandis que les plus vieilles se flétrissent et tombent pour enrichir l’humus en formant au sol un tapis jaune rouille…

    • Marie-Pierre dit :

      Je pense qu’il s’agit des jonquilles. Je ne suis pas du tout experte en fleurs mais j’aime beaucoup votre petit texte qui tout en étant très précis est léger et rythmé.

  22. Marie-Pierre dit :

    Jour 9

    Gervaise dévisage le manutentionnaire d’un air circonspect. Sera-t-il la traiter comme elle le mérite ? Avec douceur et vénération.

    Car Gervaise est fragile. Si elle tombe, si elle se cogne, elle aura des bleus. Elle pourrait finir à la poubelle. Dans cette société, on n’hésite pas à gâcher la nourriture si elle n’a pas bonne mine.

    Gervaise a été cultivée pour être parfaite. Sa forme, sa couleur, son bouquet devraient l’amener au sommet. Elle devancera sans difficulté les concurrentes californiennes toutes taillées sur le même modèle. Elles sont si fades qu’il faut les sucrer pour les avaler. Alors que Gervaise est aussi riche en saveur qu’elle est pauvre en calorie.

    La reine du printemps se sera elle. Elle en est sûre : même ses voisines de barquette ont l’air rose à côté de sa robe écarlate.

    Elle va finir sur une tarte d’anniversaire quand les autres barquettes locales finiront dans un pot de confitures de maison, et les chinoises au congélateur.

    Gervaise savoure déjà son triomphe quand soudain elle se sent mouillée. L’employé qui range les barquettes sur l’étalage lui a éternué dessus. Allergique.

    Adieu sacre, tarte et victoire…

    Contaminée, Gervaise va finir en compote.

  23. Odile zeller dit :

    Jour 8
    Pervenche est coloriste, 30 ans, spécialiste de toutes les nuances de tons entre l’azur et l’outre-mer. Elle déteste le marine, trop classique et s’est mise en quête d’un nouveau Klein, une teinte magique, riche et froide comme le cobalt. Depuis quelques années elle s’est installée à Lectoure, la ville du pastel, sur le petit domaine hérité de son grand père. Elle cultive le pastel qui a fait autrefois la fortune de cette région avant que l’indigo ne lui vole tous les marchés.
    Pervenche cultive de petites parcelles en pastel et en lin, elle rêve assise sur son tracteur vêtue d’un bleu ou d’une salopette de jean, un bleuet ou des brins de myosotis dans les cheveux. Elle est souvent le nez au vent à rêver et trébuche se faisant quelques bleus. Elle reconnaît qu’elle n’a rien d’un cordon bleu et ce travers, selon sa mère, la mènera à rester bas-bleu. Elle sait pourtant admirablement préparer des tartines au canard ou au Bleu de Bresse, assorties d’un petit verre de Clairette. Elle rit beaucoup, chante souvent de vieux blues et n’a jamais de bleus à l’âme.
    Experte en sa matière elle voyage parfois et un jour en pays touareg elle a trouvé son bleu et en prime un amoureux. Il est si beau que ses amies en sont bleues d’envie

    • MADELEINE BRINKMANN dit :

      Avec ce texte, j’ai des bleus plein les yeux. Un nouveau domaine s’ouvre à moi, la culture du pastel, très intéressant…Merci.

  24. madeleine dit :

    Une petite fille pleure sur le bord de la route. Son vélo est à terre et la roue avant en l’air continue de tourner toute seule. Elle inspecte les égratignures sur son genou et le bleu qui commence à se former. Son regard se porte vers le ciel bleu. Elle se dit que la journée avait si bien commencé et sa balade allait être si belle, et ses pleurs redoublèrent. Son genou picotait. L’apercevant par la fenêtre, un homme en bleu de travail sortit de son atelier où il avait fini de peindre des chaises en bleu céleste. Ce matin, il avait fait seul tout le boulot. Son collègue était passé au bleu. Il était près de midi et il avait faim. En voyant la petite, il rangea tout de suite son sandwich au Bleu d’Auvergne qu’il allait entamer. Arrivant près de la petite fille, il plongea son regard dans ses yeux bleus et il pensa immédiatement au bleu de la mer de ses vacances prochaines. Sans raison apparente, mais probablement parce qu’il avait faim ou parce que son esprit errait parce qu’il ne savait pas comment s’y prendre avec les petites filles, il songea que c’était mercredi et que ce jour-là, sa femme lui faisait toujours un cordon bleu à dîner. Il adorait cela. Le plus souvent, il en donnait un bout à Médor sous la table et sa femme n’y voyait que du bleu. Un chien si fidèle valait bien le partage de son assiette. L’ouvrier cessa de laisser courir son imaginaire, ramassa le vélo de la fillette, redressa la roue avant, puis il la consola. Ses bleus à l’âme eurent l’air de s’estomper. Elle remonta en selle tout sourire.

  25. Claude Klein dit :

    Sacrebleu dit le mécanicien en bleu de chauffe. Jamais j’aurais cru possible d’avaler un jour un steak bleu de bleu, accompagné faute de roquefort d’une sauce au bleu d’Auvergne congelée. Ma femme, vrai cordon bleu qu’elle est, avait oublié d’allumer le gaz tandis qu’elle admirait de la fenêtre de la cuisine, la ligne bleue des Vosges.
    En plus de tout cela, j’ai piqué une colère bleue en envoyant, un PV m sur le pare-brise. Je m’étais garé dans une zone bleue – sans le disque bleu requis – devant le stade où mon fils jouait pour la première fois en public, lui, le bleu de l’équipe première. Fier de son maillot rayé bleu ciel et de son short bleu marine, il certainement ressenti la peur bleue qui envahit les débutants de première division. Ce soir, nous compterons les bleus car les gnons pleuvent en mêlée.
    Ce soir, j’invite ma femme préférée à dîner au « Mer Bleue », restaurant chypriote bien connu dans lequel le bleu du curaçao remplace l’ouzo traditionnel. Peut-être qu’un coup d’œil rapide à “Tintin et les Oranges bleues” permettra une transition agréable avant de m’affaler dans mon canapé moelleux. Pour regarder le documentaire sur les fleuves du monde dont font partie le Nil Bleu, qui rejoint le Nil Blanc à Khartoum, et le Fleuve Bleu, que les Chinois appellent Yangzi Jan Jiang.
    Pendant ce temps, Suzanne vêtue de son blue jean délavé lira le livre de Donald Crews, « La Mer Bleue », en écoutant du blues casque bleu outremer sur les oreilles.

  26. Marie-Pierre dit :

    Jour 8

    Je me souviens très bien du jour où Alexandra m’a quitté. C’était un mardi. Je rentrais dans mon bleu de travail, impatient de regarder le match des Bleus à la télévision. J’aimais retrouver mes champions du monde en grignotant un bon bleu d’Auvergne.
    Alexandra portait une robe bleue. Je pensais qu’elle allait faire bleu ce soir : manquer son atelier d’écriture pour regarder le match avec moi. Elle ne détestait pas le foot, elle aimait le fromage et je croyais qu’elle m’adorait. Mais non, elle me lança froidement :

    – Je t’attendais. J’ai fait ma valise. Je te quitte.

    Je ne compris pas tout de suite. Elle soupira devant mon air ahuri :

    – Après l’atelier d’écriture, je dormirai chez Noémie. Demain, je donne ma dernière conférence au musée sur le Bleu de Klein puis je pars en Californie, ma sœur m’a trouvé un studio à Blue Jay. Je vais me consacrer à mon roman Bleu céleste.

    J’étais sans voix. Je n’y avais vu que du bleu : je pensais que nous étions un couple solide, amoureux alors qu’elle était arrivée à la conclusion que je l’empêchais de réaliser son rêve, devenir écrivain.

    J’étais une plaie superficielle sur le garrot d’un cheval qu’on nettoyait d’un coup de bleu de méthylène.

    Je demandai seulement si elle me donnerait des nouvelles. Elle me laissa dans le bleu.

    Après son départ, deux heures avant le coup d’envoi, je tombai sur le canapé bleu lavande qu’elle m’avait forcé à acheter.

    Elle aimait sa viande bien cuite, et moi bleue. Elle aimait le Bordeaux et le Chardonnay, quand moi j’étais content avec un verre de gros bleu. J’aurais du me méfier de tant de différences. J’aurais dû comprendre ses silences, ses soupirs… J’étais un bleu en amour : tout ce que je prenais pour des marques d’affection étaient des marques d’ennui.

    Après 90 minutes de médiation, je me décidai à panser mes bleus au cœur. J’enfilai mon maillot et me préparai un plateau repas.

    Allez les Bleus !

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