Défi 10 décembre

Detail d’un anonyme flamand collection université de Liège 


Notre dixième défi portera sur une émotion forte le dégoût. 

Le négatif est toujours difficile à décrire. L’une des possibilités est de faire intervenir deux personnages. 

A vos plumes ! 

Les droits sont réservés sous la forme CC

6 réponses à Défi 10 décembre

  1. Marc dit :

    J’avais pourtant réussi à convaincre la famille ainsi qu’une bonne partie des invités qu’il était important de se familiariser avec la nourriture des autres pays et qu’indiscutablement les goûts variaient en fonction des cultures. Ce qui pouvait déplaire ici plaisait là, et inversement, mais en tout état de cause, il s’agissait avant tout de nourriture. Il était donc possible que ma cuisine n’ait pas les saveurs ni les parfums qu’ils rencontraient d’ordinaire mais il était fondamental qu’ils gardent à l’esprit que ce que je leur proposais était, bien sûr, nourrissant.
    – De mon temps, on ne faisait pas tant de chichis, a dit ma grand-mère qui faisait constamment référence au passé, on mangeait ce qu’on nous donnait. Point final!
    Je n’étais pas certain que cette remarque renforce mon point de vue, mais je remerciais la grand-mère d’un hochement de tête.
    – J’ai un jour mangé un fruit qui avait une odeur de putois, a dit un de mes neveux qui avait un peu voyagé,
    – Un durian, affirma mon père dont les connaissances en botanique en éblouissaient plus d’un.
    – Je ne sais pas, avoua le neveu, mais une fois que j’y ai eu goûté, j’ai trouvé cela tellement bon que j’en ai avalé une bonne douzaine.
    Ma mère fronçait les sourcils. Elle se méfiait de mes excentricités culinaires et redoutait que, par ma faute, cette petite réunion perde de son éclat.
    – Il est fondamental de s’ouvrir au monde, insistai-je, tout va si vite aujourd’hui et personne ne sait de quoi demain sera fait.
    Je pontifiais un peu pour convaincre mon auditoire, espérant que mon éloquence les inciterait à goûter ma cuisine. Je les aimais bien ces gens, mais ils étaient un peu frustres et peu sensibles aux problèmes de notre époque.
    – Nous ne pourrons pas vivre en vase clos et nos ressources ne sont pas inépuisables, dis-je. Ce que nous mangeons aujourd’hui ne se renouvelle pas suffisamment vite pour que nous puissions espérer en consommer indéfiniment.
    Certains semblaient approuver, d’autres restaient dubitatifs
    – Je ne suis pas prête à avaler ce que nous jetons aux ordures, prévint ma sœur aînée.
    – Il n’est pas question de ça, objectai-je calmement, il faut juste adapter notre consommation aux ressources naturelles.
    – Naturelles peut-être, mais pas locales a dit Jean-René que j’avais mis un peu dans la confidence. Si j’ai bien compris, ce que tu nous a préparé est arrivé par bateau, non ?
    Une rumeur parcourut l’assistance. Depuis quelques temps, tout ce qui venait de l’étranger était suspect et alimentait les tentations de repli sur soi que je cherchais justement à combattre. Pour couper court à toute polémique, on servit à chacun une belle ration de ce que j’avais préparé. Quand, sous la pression, je révélai la nature du plat, on poussa des hauts-cris de dégoût. Ceux qui venaient d’entamer leur portion la recrachèrent à grand bruit, ma mère entra dans une de ses crises de larmes coutumières, mon père pâlit à faire peur et mes sœurs vomirent plus que ce qu’elles avaient ingurgité.
    Malgré les protestations véhémentes qui me valurent l’opprobre, je maintiens que l’homme blanc est comestible, quoiqu’en dise Jean-René, le sorcier du village. C’est juste qu’on n’est pas habitué.

  2. martine estrade dit :

    j’aime beaucoup ce texte sur la betterave, d’autant que je me croyais seule à détester la betterave. Très sympathique et vivant, et fort bien décrit : je m’identifie !

  3. Odile zeller dit :

    Je n’aime pas la betterave, c’est un peu sucré, d’une consistance molle, d’une couleur improbable. Je sais peu calorique, bon pour la santé… par chance ma mère n’en faisait jamais. Je n’ai jamais su si j’avais hérité de son propre dégoût. C’est simple la betterave n’est pas servie à notre table … vous me demanderez alors en quoi est ce un problème pour moi.
    C’est tout simple … il m’est arrivé de manger pendant les vacances scolaires hors de chez moi et sans pouvoir décider du menu du jour. La cantine ? Oui mais en mieux … et nous avons vu arriver des assiettes de betterave rouge décorées de persil. Mes enfants m’ont regardé et essayant d’oublier mes aprioris j’ai fait une tentative… échec total … et nous avons en cortège gagné la terrasse et vidé en dessous dans la rivière nos assiettes avant de retourner pouffant de rire à nos places. Je n’ai jamais su si des promeneurs ont assisté à la scène, se demandant à juste titre la raison de cette curieuse procession, je ne sais si l’affaire s’est sue. Mais plus jamais on nous a servi de betteraves par la suite.

  4. martine estrade dit :

    « El Nino sacrifié »
    Sur la place de la Catédral de la jolie ville coloniale de Salta, au nord de l’Argentine s’est construit en 2006 un tout nouveau musée, le Musée Archéologique des Hautes Montagnes (MAAM ). Il a été créé pour abriter les trois momies les mieux conservées du monde , celle de trois enfants de la civilisation Inca sacrifiés et enterrés en 1574 au somet du volcan Llullaillaco à 6770 m . le froid et l’absence d’oxygène les ont conservés intacts et une expédition d’alpiniste les a extrait en 1999.Les enfants , choisis dans la bonne société Inca et sans défauts ont été enterrés vivants après avoir ingérés de la coca et des psychotropes à dose croissante , toxique pendant les dernières semaines pendant l’année qui précéda leur sacrifice, année où ils effectuèrent une procession rituelle de 1600 kilomètres depuis Cuzco jusqu’à leur sépulture selon le rite de la Copacocha. Arrivés au sommet , on leur faisait boire de la chicha , un alcool de mais frelaté et sous l’effet conjugué de l’alcool, de l’hypothermie à moins 20 degres et de l’absence d’oxygène , une fois le visage recouvert d’une cagoule de llinge, ils s’endormaient et mouraient d’hypothermie. Ils étaient alors disposés dans le cratère , et recouverts d’offrandes et d’objets cérémoniels incas, exposés près d’eux dans le musée.
    Le musée est conçu comme un institut médico légal. Les chercheurs analysant par scanner et prélèvements divers les corps des enfants montrèrent que leurs dents avaient été totalement usées par un bruxisme de stress, l’acidité avait érodé les parois digestives et les poumons s’étaient rétractés sous l’effet de la longue marche. Les enfants sont exposés à tour de rôle sous une cloche de verre qui les maintient à moins vingt degrés sans oxygène, il y a un garçon de 6 ans, el nino, une fille de 8 ans, une fille de 14 ans . sur les lèvres de l’adolescente, la nourriture qu’elle a vomit et qui a été analysée est encore présente. Lors de notre passage, c’est « El Nino qui était exposé, vêtu de ses plus beaux habits rouges, assis les genoux ramassés sur la poitrine, le visage beau et paisible, les mains posées l’une sur l’autre. Je le fixe avec incrédulité. Le bras dodu, découvert à un endroit par le tissu, criant de vérité, me choque et me donne un haut le cœur. Dans cette salle maintenue froide et sombre pour ne pas détruire son corps, soudain je me sens mal, j’ai froid, je suis nauséeuse, l’écoeurement me gagne devant l’idée de la souffrance imposée à cet enfant si jeune . Dans les commentaires du musée on apprends que 18 enfants ont été retrouvés dans les sommets de montagnes des Andes dans la région et souvent mal conservés. Il y en a certainement beaucoup d’autres. Une momie achetée par un collectionneur au début du siècle avait même atterri dans un magasin d’herboristerie de Buenos Aires. Les Incas enterraient les enfants dans les montagnes pour qu’ils y deviennent des dieux assurant la domination de leur civilisation sur la région.
    En sortant sur la place , il fait plus de 30 degrés et je ne parviens pourtant pas à me réchauffer. Je n’ai pas déjeuné mais je n’ai plus faim, j’ai l’estomac noué. Les boutiques d’artisanats ne m’intéressent plus, je ne regarde plus rien autour de moi , sidérée. J’ai envie de rentrer à l’hôtel , de fuir même ce pays où je ne parviens pas à oublier « el Nino » l’enfant dieu sacrifié du volcan Llullaillaco.

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