Défi 12 décembre

Pour ce douzième défi, le thème est la culpabilité.

Pas facile ? Peut-être mais un beau sujet pour un personnage de roman ou un conte comme Pinocchio.

Auriez vous parfois aussi le nez ….

A vos plumes

9 réponses à Défi 12 décembre

  1. Marc dit :

    Lorsque Grégoire emménagea au quatrième étage du 25 de la rue des Papetiers, Mélanie, la concierge, qui avait la fâcheuse habitude d’ouvrir le courrier de ses occupants et plus récemment de pirater leurs boîtes mails, n’eut aucun mal à s’introduire dans son ordinateur. Elle entretenait une étroite relation cybernétique avec un certain Darkbumb qui lui prodiguait en secret toutes sortes de conseils aussi utiles qu’efficaces pour contourner les pare-feux, les anti-virus et autres anti-malwares dont les plus prudents des habitants de l’immeuble truffaient leurs machines. La performance des systèmes de protection croissait au même rythme que celles des programmes d’intrusion, mais ces derniers demandaient de plus en plus d’expertise et de plus en plus de temps pour les rendre opérationnels. C’est ainsi que Mélanie devait constamment veiller à la mise à jour d’une bonne quinzaine de logiciels dont certains étaient particulièrement coriaces. Darkbumb lui faisait parvenir presque quotidiennement une liste de tâches complexes à exécuter pour maintenir à niveau l’efficacité de son entreprise d’espionnage domestique, et cette activité fortement chronophage se faisait parfois au détriment de la propreté de l’immeuble.
    – Je ne peux pas être partout, rétorquait Mélanie quand quelqu’un, délicatement lui faisait remarquer qu’une odeur désagréable avait envahi le local des poubelles ou qu’un nouveau graffiti était apparu dans la cabine de l’ascenseur.
    Grégoire la quarantaine bien portante, menait une existence paisible et travaillait dans le service contentieux d’une société de recouvrement. Le vieux couple du sixième l’avait rapidement tenu au courant du petit défaut de Mélanie, et Grégoire contrarié avait d’abord froncé les sourcils. Mais devant l’assurance du couple qui se portait garant de la discrétion comme de la probité de Mélanie, il avait fini, semblait-il, par trouver la situation cocasse.
    – Et de toute façon, je n’ai rien à cacher, avait-il déclaré.
    Mélanie qui partageait son temps entre ses échanges secrets avec Darkbumb et sa fonction de concierge, continuait à distribuer ses gentillesses aux uns et aux autres en fonction de ce que lui apprenait son innocente indélicatesse. Elle donnait des conseils de tempérance au joueur du troisième, évitait de parler de la famille au couple du second qui était brouillé avec tout le monde et cajolait un peu le locataire du cinquième dont la femme avait pris un amant. Elle s’étonna néanmoins de ce que Grégoire n’eût aucune relation intime avec qui que ce soit. Pas un mot d’une quelconque famille, pas une lettre d’ami, pas même une carte de vœux autre que celles qu’envoient les sites d’achat en ligne. La boîte mail du quatrième restait désespérément vide de toute information personnelle.
    Elle découvrit cependant un jour, dans l’arborescence de l’ordinateur de Grégoire, un mystérieux dossier nommé « Perso » qui, de manière un peu inhabituelle, était protégé par un mot de passe. Darkbumb, lui avait depuis longtemps enseigné une manière rapide pour forcer cette barrière symbolique, mais l’affaire était plus compliquée qu’il n’y paraissait. Elle s’essaya longuement, et dut faire appel à un logiciel spécialisé qui éprouva de manière systématique une quantité invraissemblable de combinaisons. Une série de bip enjoués lui indiqua au milieu de la nuit que le fichier devenait accessible. Avec fébrilité elle cliqua sur l’icône. Un autre dossier avec les mêmes caractéristiques que le premier apparut sur l’écran de Mélanie.
    – Merde ! pensa-t-elle.
    Elle relança son logiciel à l’assaut de cette nouvelle clé. Il fallut une journée entière à sa machine pour la décrypter… et aboutir au même résultat. Mélanie ne se découragea pas et renouvela l’opération à maintes reprises. Darkbumb lui confirma qu’il n’y avait pas d’autres solutions que de continuer à faire inlassablement tourner le programme pirate qui mettait chaque fois davantage de temps à décortiquer les mots de passe.
    Au soir du 31 décembre, alors que tout l’immeuble s’apprêtait à fêter le nouvel an, Grégoire frappa à la loge. En lui souhaitant une bonne année, il tendit un petit paquet à Mélanie lui recommandant de ne pas l’ouvrir avant minuit*.

    (*L’auteur de ce texte a bien conscience que son lecteur ou sa lectrice aimerait savoir ce qu’il y a dans ce paquet, comme il voudrait sûrement connaître le contenu du mystérieux dossier ou découvrir qui se cache (peut-être) sous le nom de Darkbumb. Et l’auteur se sent terriblement coupable d’illustrer de manière si pitoyable le thème de sa culpabilité en aiguillonnant ainsi la curiosité de sa lectrice ou de son lecteur. Il se demande par ailleurs si le procédé ne fonctionnerait pas pour représenter l’excitation, voire le mépris. Ou la colère ?
    En l’exhortant à la patience, (ou à l’imagination !) l’auteur souhaite cependant une bonne et heureuse année à sa lectrice et à son lecteur.)

  2. Odile zeller dit :

    Riche, trop riche, sans aucun souci financier, on lui laissait entendre à tout moment, avec la formule „ vous ne pouvez pas comprendre, vous …“ eh bien, non, elle ne culpabiliserait pas, elle avait des problèmes comme tout le monde. Elle travaillait, elle avait travaillé pendant des dizaines d’années … elle n’était pas coupable de la situation de son mari. Dans d‘autres pays on compensait la richesse par des actions caritatives, les riches étaient également engagés dans l’économie locale. Leurs belles maisons faisaient travailler les artisans. On ne travaillait pas au noir, on dépensait, on voyait grand. Les résidences magnifiques s’alignaient dans les beaux quartiers sans clôtures et sans rideaux d’arbres pour cacher leur luxe. Certes tout n’était pas parfait mais avoir un patrimoine n’était pas pointé du doigt. Les millionnaires refusaient de culpabiliser, ils travaillaient beaucoup et faisaient tourné l’économie. Îls étaient la fierté du pays.

  3. Emilie dit :

    Je suis sur le banc des accusés. Tout m’accable. L’avocate générale n’y va pas de main morte, drapée dans sa robe noire à col blanc. « Accusée levez-vous ». J’obtempère et baisse les yeux. Elle chausse ses lunettes et commence à lire les chefs d’accusation :
    Madame, je vous déclare coupable !
    Coupable d’avoir envie de vous reposer, coupable de le faire, coupable de passer du temps sans vos enfants, coupable d’y prendre du plaisir, coupable de travailler et de rentrer tard, coupable aussi de rentrer tôt, coupable de faire du sport, coupable de crier sur les enfants, coupable de manger, coupable d’aller au théâtre, coupable de lire, coupable de trainer dans le bain, coupable d’acheter des vêtements, coupable d’aller au restaurant, coupable de prendre des médicaments, de manger gras, de pleurer, de pas rentrer dans son pantalon, coupable de demander un service, coupable d’être fatiguée, coupable de prendre des vacances, coupable de ne pas en prendre.
    Coupable de manque d’envie. Pas envie de faire l’amour, pas envie de vous lever le matin, pas envie de faire les courses, de faire à manger, de faire les vitres, de ranger le linge, de faire le ménage, de ramasser les jouets, de faire la vaisselle, de repasser. Pas envie de conduire, d’appeler l’assurance, de vous épiler, de choisir vos vêtements. Pas envie de vous maquiller, de vous coiffer, de porter des talons. Pas envie de répondre au téléphone.
    Coupable d’avoir envie de jeter la voiture contre un arbre et que tout s’arrête. Coupable d’y penser souvent.
    Pour tout ça, vous êtes déclarée coupable. À perpétuité !
    Je me réveille en sursaut, je ne peux pas bouger, j’entends le bip-bip d’un moniteur cardiaque à côté de moi. Je dois être à l’hôpital. Pourquoi ? Un instant je me dis que je me suis vraiment jetée contre un arbre et que je me suis loupée. Foutu airbag. Non, je n’ai pas pu aller jusque-là, à moins d’un coup de folie, d’un trop plein.
    Mes pensées s’éclaircissent, je suis à l’hôpital pour des examens. Je suis obèse depuis que j’ai des souvenirs. J’ai passé ma vie à essayer d’étouffer mon mal être sous des tonnes de gras et de sucre, mes seuls réconforts inconditionnels. Il y a un an mon médecin m’a proposé de me poser un anneau gastrique. J’ai tout de suite accepté, j’allais enfin m’enlever une raison de plus de me sentir coupable : être grosse, énorme, difforme.
    Les premiers mois ont été un soulagement. Je mangeais moins et mieux donc je maigrissais. Je m’allégeais, dans tous les sens du terme. Quelle euphorie ! Malheureusement mon poids s’est à nouveau stabilisé, encore beaucoup trop important. Et petit à petit, j’ai recommencé à enfler, à gonfler, à bouffir. Retour à la case départ. Malgré le changement de régime alimentaire mon corps reprenait sa forme initiale. Un corps à mémoire de forme.
    Ce rêve de tribunal tourne en boucle dans ma tête. Je suis la seule juge, personne ne me déclare coupable, je suis seule intransigeante avec moi-même. Cette culpabilité occupe toute ma vie, me remplit l’esprit, sans autre échappatoire elle finit par envahir mon corps, c’est son seul moyen de ne pas faire exploser ma tête. C’est ce poison qui me remplit, me gonfle. Ça me parait une évidence maintenant que j’en ai pris conscience.
    Il faut que j’arrête de culpabiliser. Maintenant. C’est une question de survie.

  4. martine estrade dit :

    Le mal des hauteurs
    Il y a deux jours , nous étions à Buenos Aires. Nous roulons de Salta depuis 8 heures, dans un 4X4 qui a suivi l’ancienne voie du train des nuages et nous passons un col à 4080 m pour rejoindre les Salinas Grandes , un immense lac salé de 350 km à 3700m d’altitude que nous contournerons pour rejoindre le village de Pumamarca. Le soleil brûle dans ces terres arides et multicolores où ne poussent, à même la caillasse, que quelques cactus et épineux dont doivent se contenter les troupeaux d’ânes sauvages et de vigognes élégantes. La beauté des paysages est à couper le souffle, leur minéralité grandiose presque angoissante : des sommets de terres caillouteuses de couleurs vives se découpent sur un ciel bleu sans nuages. Les nuages, d’ailleurs , nous les avons laissés plus bas, nous évoluons maintenant dans un désert, juste sous le ciel à l’azur immaculé.
    J’ai le mal des montagnes, malgré les feuilles de coca que je chique ainsi que me l’a indiqué le guide. Ma tête est dans un étau et mes jambes flageolent lorsque je sors prendre une photo au passage du col. La langue espagnole que j’entends depuis 8h à huis-clos dans la voiture m’insupporte, elle me fait me sentir plus étrangère encore. Je suis irritée d’avoir payé les services d’un guide français qui fait la conversation avec mon amie argentine laquelle m’ignore , ravie de parler sa langue maternelle.
    Au bord de la route, quelques paysans andins vendent des objets en bois de cactus, assez laids, aucun artisanat réel , le cactus y est découpé selon sa forme.
    Lorsque nous parvenons aux Salinas Grandes, le paysage, éblouissant devient presque irréel. Il y fait au moins 40 degrés, la blancheur aveugle et est intenable même avec des lunettes de soleil, ma migraine s’accroit. Je me réfugie à l’ombre d’un baraquement quand nous nous arrêtons pour prendre des photos. De là, j’observe l’intense activité industrielle des camions et des ouvriers sur le sel. Comment font ils pour supporter leur travail la journée durant ?
    Soudain je me sens très coupable : d’être touriste, d’observer de la hauteur de mon bien être habituel cette réalité extrême, d’être dans un véhicule plus ou moins climatisé, d’avoir de l’eau à disposition de me contenter de regarder le paysage splendide. Qu’est ce qui me vaut d’être née dans un pays tempéré et civilisé où je vais pouvoir repartir, d’avoir le choix enfin de quitter ces montagnes à la beauté inhospitalières où les Incas puis les Espagnols n’eurent aucun mal à massacrer les fragiles populations andines qui peinent à survivre aujourd’hui encore ?
    Le voyage en Argentine confrontera aussi à un principe de réalité, absolu, douloureux aussi violent et inhumain que sa géographie extrême

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