Défi 5 décembre

Photos extraites d’un catalogue de mode italien 2017;

Pour ce cinquième défi il s’agit d’interroger la tristesse. Écrire sur la tristesse peut donner un éclairage nouveau à un personnage, lui faire prendre de la profondeur. 

Belle inspiration et à vos plumes 

5 réponses à Défi 5 décembre

  1. Marc dit :

    Le front collé contre la baie du minuscule appartement qui surplombait la ville, Serge plongeait son regard dans la nuit zébrée par les sillons rouges et blancs de la circulation. Son souffle chaud embuait légèrement la vitre froide et le voile de tulle, qui par moment brouillait sa vue, s’estompait régulièrement, lui laissant contempler le spectacle de la cité frémissante. Il se sentait las, envahi par l’accumulation d’une multitude de petits chagrins qui peuplaient son existence. Serge vivait de plus en plus mal les injonctions de toutes sortes et la répétition incessante des frustrations qu’imposait l’accélération de son rythme de vie. Et par ailleurs, il supportait difficilement les longues périodes de désœuvrement solitaire pendant lesquelles rien ne venait combler ce sentiment de tristesse qui le submergeait.
    Une pluie fine s’était mise à tomber et les gouttes d’eau décomposaient l’obscurité en minuscules ruisseaux qui dévalaient à toute vitesse le long du double vitrage. Machinalement, il suivit du doigt l’un de ces microscopiques cours d’eau qu’il aurait voulu accompagner jusqu’à l’immensité de l’océan. L’image d’un grand voilier vint frapper son esprit. Il rêva de courses au large, de tempêtes et de liberté. La lumière bleue d’une ambulance stria machinalement une longue avenue déserte et, à nouveau, le quotidien de Serge lui sembla aussi stérile que son univers étriqué. Il éprouvait de la nostalgie pour des moments qu’il n’avait pas vécu, des amis qu’il n’avait pas eu et des amours qu’il n’aurait probablement pas. Il inspira profondément pour éviter un sanglot, et, malgré, lui une montée de larmes brouilla un instant sa vue. Il savait au fond de lui qu’il lui faudrait surmonter cette vague d’abattement dont il ne maîtrisait désormais plus les effets. Aucun mot ne lui vint à l’esprit pour qualifier ce qu’il ressentait, mais il dut convenir qu’il éprouvait un plaisir étrange à s’observer dans cet état de mélancolie probablement passagère. Il aurait aimé s’arracher de la contemplation presque morbide de sa morosité, mais la sagesse lui imposa de ne pas bouger. Il fixa au loin l’enseigne d’un grand magasin qui clignotait dans le kaléidoscope de la vitre et, sans raison apparente, lui revinrent à l’esprit les paroles d’une berceuse polonaise que lui chantait souvent sa mère :
    « Śpij dziecino, oczka zmruż, Śpij do wschodu rannych zorz ».* .
    Le pincement de cœur qu’il ressentit à cette évocation, le fit grimacer et partagea son âme en deux abîmes que rien ne semblait pouvoir relier. Serge se souvint de la brusque exigence maternelle dont l’injonction autoritaire le maintenait dans une opposition systématique et dont il ne pouvait s’extraire qu’en se soumettant. Et paradoxalement, Serge éprouvait une infinie tendresse pour cette mère débordant d’amour et de douceur pour son unique fils qu’elle chérissait plus qu’elle-même. Une nouvelle fois, il fut saisi par une vague d’émotion qui rendirent la ville à ses pieds un peu plus floue et plus nébuleuse encore.
    L’affliction qui l’avait saisi fit subitement place à un intense soulagement quand il entendit ce petit accent de Varsovie dire dans son dos :
    – Si tu as fini ton caprice, mon chéri, tu vas remettre ton doudou dans ton lit et tu viens terminer tes endives au jambon,… sinon tu retournes au coin !

    *(« Dors mon bébé, ferme les yeux, Dors jusqu’à ce que l’aube se lève. »)

  2. martine dit :

    Une pensée triste qui se danse
    Buenos Aires. Dans les milongas s’élèvent les paroles lancinantes du tango. Cette « pensée triste qui se danse », selon l’heureuse expression du poète Discepolo décline à l’infini sous forme outrée, poétique et pathétique, les douleurs immenses des séparations, des pertes, des chagrins d’amour et des trahisons. Les « corazons » brisés et submergés de tristesse s’y réfugient dans le souvenir de l’aimée disparue et la consolation fétiche du chemisier de percale qu’elle portait. En tous lieux dans la ville, de jour comme de nuit, depuis le poste de radio du taxi aux shopping centers, sur les trottoirs de San Telmo au marché dominical la musique nationale , sacrée au patrimoine immatériel déploie ses accents langoureux et mélancoliques, sa passion tragique. La tristesse à Buenos Aires se met en scène, se présente sous forme outrée et outragée, rituelle et socialisée. On pleurera en chœur dans les rues de la ville quand l’équipe de football aura perdu le match, on pleure son amour perdu dans le tango. Et grâce à cela , on passera à autre chose, la catharsis esthétique a un effet calmant sur la douleur et la mélancolie et reviendra la joie de vivre. En dehors de ces formes sociales ou artistiques , l’expression de l’émotion est plus rare et la tristesse, dissimulée sous la résignation fataliste ou l’humour vif, se laisse peu évoquer.
    La tristesse, je l’ ai rencontrée, éphémère et implicite, dans le regard brièvement assombri, à l’intonation plus basse de la voix d’une collègue m’annonçant que son fils, doctorant en sciences économiques partait finir sa thèse en Italie. Dans ce court moment où elle ne put masquer totalement son bouleversement se révélait la tragédie répétée de l’Argentine. Les ancêtres des Argentins jadis descendirent des bateaux. Ils fuyaient des conditions économiques misérables en Europe. Leurs descendants embarquent aujourd’hui dans des avions pour échapper à un quotidien difficile et toujours précaire dans un pays à l’économie chaotique et en dérive et vont construire leur vie en Europe ou aux Etats-Unis. Ainsi se séparent à nouveau les familles, les amours, les amitiés tandis que s’élève partout à Buenos Aires, envahissante et obsédante la musique mélancolique et gaie du tango.

  3. martine estrade dit :

    très joli texte , émouvant et qui met bien en évidence que la douleur de la tristesse c’est de devoir la cacher et faire bonne figure et de ne pouvoir s’y abandonner. la tristesse vécue est féconde, contrariée elle rend malade.

  4. Odile zeller dit :

    Elle efface une larme sur sa joue. C’est injuste, elle a tout ce dont les autres rêvent : une voiture, une maison, des réceptions, des activités intéressantes, un mari dont le poste fait des envieux et elle est triste tout de même . Ce n ‘est pas ce qu’elle veut, ce n’est pas elle. On l’accuserait facilement d’être trop gâtée. Elle a un jardin, elle aime les fleurs mais ici pas question de les cueillir, elles servent aux réceptions et pas question d’en acheter «  il y en a dans le jardin » elle est triste, cela arrive à tout le monde, du vague à l’ame, un moment d mou, le blues mais elle n’a pas le droit de le montrer. Elle doit accrocher à ses lèvres un éternel sourire, être jolie, en forme, ou ne pas être là. Elle ne sait plus, c’est peut être la raison de sa tristesse, ça va passer, c’est toujours passé. Personne ne comprendrait on aurait aimé être à sa place … tout ça… elle doit être dépressive, la dépression saisonnière, prendre des médicaments, ça ira mieux … tout va bien pour elle, alors ? Rien de triste à déclarer ? Alors pourquoi ?

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