Défi 6 décembre

Pour ce sixième défi, c’est une émotion secondaire le thème : la honte voire l’embarras qui s’exprime dans le regard de cette petite seychelloise.

Laissez vous inspirer et que vos plumes évoquent de telles situations embarrassantes ou honteuses

Au plaisir de vous lire  !

Les droits sont réservés sous la forme CC

7 réponses à Défi 6 décembre

  1. Marc dit :

    – Vous comprenez ce que je vous dis Madame Blanchemine ?
    C’était la première fois qu’elle était convoquée au lycée à cause de Djibril. Il l’avait accompagnée en traînant les pieds, comme à son habitude, car il avait horreur de sortir en ville avec sa mère. Elle portait des tuniques voyantes sur des leggins moulants et des baskets argentées. Parfois dorées. Comme elle était d’origine martiniquaise, grande et ronde, Djibril ne savait pas si les gens se retournaient sur elle à cause de ses tenues excentriques, de la couleur de sa peau, de sa carrure imposante ou de son rire sonore. Alors il marchait loin derrière elle. Le plus loin possible.
    – Wesh ! Tu me mets à l’affiche, disait-il, gêné.
    Le prof répéta sa question.
    – Vous comprenez bien ce que je vous dis Madame ?
    – Oui, Monsieur le professeur je comprends. Mais…
    Il fit un signe de la main pour l’interrompre.
    – Il n’y a pas de mais, Madame Blanchemine, Djibril va passer en Conseil de discipline pour avoir organisé une manifestation dans le lycée. C’est interdit par le règlement. Un point, c’est tout!
    Dans son fauteuil pivotant, il frappait verticalement ses deux index sur le plateau du bureau martelant chacune de ses paroles. Il faisait toujours cela quand il était fâché. C’est à cause de cette manie que les élèves l’avaient surnommé Toc-Toc.
    – Au lieu de… de faire la révolution pour… pour empêcher la police de faire son travail ; votre fils ferait mieux de travailler un peu plus…d’améliorer son orthographe, et… de châtier un peu son vocabulaire ! Ce jeune albanais devait être…expulsé par les autorités. Votre fils s’y est opposé. Conseil de discipline !
    Djibril avait rivé son regard sur la pointe de ses chaussures et se sentit coupable d’avoir conduit sa mère à cette humiliation. Toc-Toc abusait de son pouvoir pour l’enfoncer. Il s’en voulait de lui imposer cela.
    Madame Blanchemine se pencha en avant collant son imposante poitrine sous le nez de l’enseignant.
    – Mon Djibrill, peut-être qu’il ne travaille pas assez, peut-être qu’il fait des fautes d’orthographe, peut-être même qu’il ne parle pas toujours correctement, mais il parle avec son cœur…
    Elle planta vigoureusement ses deux index sur la poitrine du prof qui malgré un mouvement de recul se trouva coincé par son fauteuil et soumis aux pressions puissantes et répétées des grosses phalanges de Madame Blanchemine,
    -… Et pour que, demain, le monde soit plus beau, il est plus facile de laisser parler son cœur que d’essayer d’enfoncer ses doigts dans son bureau !
    Elle tourna les talons et, ignorant le petit prof qui n’en menait pas plus large qu’il n’était fier, elle fit un clin d’œil à son fils qui lui emboîta le pas en prenant bien soin de rester tout près d’elle.

  2. martine estrade dit :

    La veste de la galerie Alvéar

    A Buenos Aires, le quartier chic de Recoleta est l’un de mes préférés. Très français dans son style , il affiche de belles boutiques et galeries et y trône le prestigieux hôtel Alvear où prendre le café sous la gigantesque verrière offre un moment magique et hors du temps.
    Dans la galerie commerciale du Palace, une créatrice vend des vêtements de cuir , des peaux fines à la découpe et au style raffiné. Je n’ai qu’une journée pour flâner avant une semaine de travail chargée, je suis tendue. J’entre dans sa boutique et repère une veste en peau ajourée noire sur laquelle sont surpiquées des feuilles découpées grises. Une très belle pièce que je ne pense pas pouvoir m’offrir. Pourtant son prix est très accessible , bien moins cher que ne coûterait en France un simple blouson sur un marché. Je l’achète avec un plaisir intense.
    Le bar la Biela, haut lieu de la bourgeoisie portègne, face au cimetière de Recoleta est mon restaurant favori, son chimichurri passe pour un des meilleurs de la ville. Je savoure un bife de lomo, la viande est excellente. Il y a 8 ans , lorsque j’étais venue à Buenos Aires, il fallait attendre pour y occuper une table. Cette fois seules 5 tables sont occupées dans la salle et j’ai une place près de la fenêtre face au superbe arbre de quatre siècles d’âge.
    A la fin de la semaine, je sors d’une conférence le soir. Une collègue, Florencia me raccompagne en voiture. Je suis toujours ramenée prudemment à la porte même de mon hôtel par des collègues vigilants et prévenants, la ville n’est pas très sûre. Nous discutons dans la voiture, je porte fièrement ma belle veste. Oui les vêtements de cuir sont très beaux dit elle avec enthousiasme, mais ils ne sont plus accessibles pour les portègnes. La situation économique est précaire en Argentine : le gouvernement a supprimé la parité peso/dollar, le peso s’est effondré et le dollar vaut maintenant près de 40 pesos. Les prix n’ont pas changé et les habitants de Buenos en viennent à vivre avec des salaires de 150 dollars par mois avec des prix proches de l’Europe pour les matières premières. Dans les supérettes, ils achètent les yaourts à l’unité et des pâtes au kilo plutôt que de la viande. Ils ne vont plus dans les restaurants dont les salles sont vides. A Congresso, les manifestations se succèdent pour faire pression contre les accords du FMI. Une économie parallèle se crée de troc et de boulots surnuméraires. Avec ma veste de luxe seyante, venant d’un pays à la stabilité économique, je me sens à ce moment là gênée et confuse face à ma collègue sympathique et hospitalière.

  3. martine estrade dit :

    très réaliste ! on sent bien le pouvoir destructeur de l’envie qui rend l’autre honteux de ce qu’il a, est ou gagne. très parlant

  4. Odile zeller dit :

    Mais toî, avec ce que ton mari gagne, pourquoi, mais pourquoi tu bosses ?
    Le silence s’est fait assourdissant dans la pièce. Immédiatement elle comprend que la réflexion acide de la collègue reflète l’opinion d’une grande partie de la brigade. Elle se tait…comment leur dire, elle a honte d’être à l’abri des contingences matérielles alors qu’eux… elle culpabilise d’avoir le temps d’aller dans les musées, de se cultiver…elle se sent étrange, hors sol. Elle travaille parce qu’elle souhaite conserver ses compétences, pour le cas où… elle ne dit pas que travailler contribue à son équilibre. Comment leur faire sentir qu’elle est comme eux, fragile mais pas de la même manière. Elle n’oserait affirmer que l’argent n’est pas tout, alors qu’ils s’acharnent à payer leurs traites pour boucler les crédits pour la voiture et la maison. Ils ne comprendraient pas. Elle ignore qui l’a trahie, qui a révélé son nome d’épouse et le job prestigieux de son mari. Ils douteraient même qu’en cas de divorce, elle puisse se mettre en danger en quittant ses fonctions. Elle tient à avoir une retraite, elle n’a pas de dettes et même quelques économies. Elle s’évertue à ne pas paraître riche, évite les tenues trop élégantes. Elle sent monter à ses joues la honte d’être c qu’elle est.
    Une main se pose sur son épaule : « t’inquiète pas, elle est juste énervée, un problème de famille. Tu fais bien la job, c’ est ce qui compte. Le reste c’est tes affaires » l’accent québécois trahit le collègue. Il la laisse et ferme la porte.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.