Deuxième défi de l’été

Van Dongen femme en blanc

Une belle femme énigmatique …

Le défi est d’écrire sur elle. Deux conditions

écrire à la première personne et au présent.

Tous les genres sont permis : journal intime, monologue intérieur …

Les textes du premier défi sont ici.

Les commentaires sont les bienvenus.

A vos plumes pour notre plaisir d’écrire et de vous lire.

La plume

21 réponses à Deuxième défi de l’été

  1. madeleine brinkmann dit :

    Mon Amour,

    Je suis sur le point de t’envoyer ce portrait que tu m’as priée d’expédier et qui, comme tu me l’écris joliment, “te guériras un peu de ton manque de moi”, maintenant que, par la faute de cette guerre, tu es exilé à Moscou. Tu m’as dit que tu l’accrocherais dans ton atelier et que “ma présence bienveillante” t’inspirerait.

    C’est à notre ami, également membre du Cavalier Bleu, que j’en ai fait commande.
    Même si, ici à Munich, mes doigts continuent d’employer les teintes vives qui me sont coutumières, mon âme elle se pare des tons sobres que je lui ai suggéré d’employer. Du blanc pour ma robe, oui, mais du noir pour le chapeau et pour mes yeux qui, la nuit, restent ouverts pour mieux guetter ton retour. Le jaune témoigne de ma passion intacte mais néanmoins bridée par l’espace qui nous sépare, ainsi que par le temps long écoulé depuis que nous nous sommes vus.

    Voilà, j’achève cette lettre et je trace avec tout l’amour que je te porte ton nom chéri sur le colis,

    Wassily Kandinsky, Moscou

    Ta Gabriele*, toujours.

    * Gabriele Münter (compagne de Wassily Kandinsky)

  2. Odile zeller dit :

    Texte de Loretta

    Défi numéro 2
    Atelier d´artiste
    Cet angle convient – il? Je tourne mon regard vers la fenêtre, pour un éclairage idéal, d´accord ? Le pied droit en avant, oui ? Que dis-tu de ces souliers, sophistiqués à ton goût? Et mon maquillage, trop accentué ? Mes cheveux, par contraste, assez sages ? Le chapeau foncé ne se fond-t-il pas excessivement avec l´arrière – plan ? La robe, tu sais, je l´ai achetée pour te plaire, tu adores le blanc … elle m´a d´ailleurs coûté une fortune. Mais pour toi rien n´est trop beau, trop cher. Je resterais des heures à poser ainsi pour toi, ma fatigue disparaît lorsque je peux être à tes côtés, m´enivrer à respirer le même air que tu respires, à sentir l´odeur de térébenthine mêlée à celle de ton corps luisant d´effort, à m´imprégner de l´atmosphère de ton atelier tellement imbibé de toi qu´il me donne le vertige.
    Et pourtant, je sais que mon passage ici est éphémère, le temps d´un tableau, d´une retouche peut- être et tu seras déjà prêt pour ta prochaine œuvre, ta prochaine conquête. Tu ne supportes pas les chaînes, ton art te pousse à t´en délivrer et à rechercher inlassablement de nouvelles émotions, faire de nouvelles expériences, courir de nouvelles aventures. C´est là, pour toi, la seule façon de creuser la nature humaine dans la tentative d´en capturer un ou deux reflets dans tes tableaux. Mais regarde – moi mieux! Je suis là, mon amour, ne puis-je donc pas t´assouvir ? Je veux être ta muse, ton port d´attache, l´objet de ta recherche ultime. Mais je rêve en vain, voilà que je te sens loin, tu es ailleurs, dans ton monde à toi qui n´est plus, qui n´a jamais été, tu me lâches désormais, je t´indiffère déjà, je tombe …

  3. Mireille dit :

    Ma très chère amie,

    Vous m’aviez demandé de vous envoyer de mes nouvelles dès mon arrivée à Chicago mais je suis toujours à Paris…
    Il est parti, je suis restée. Il ne m’a pas épousée. Pas encore m’a-t-il dit. Sa famille lui a demandé de prendre du recul, de prendre du temps pour mettre notre amour à l’épreuve. Il a obéi comme un petit enfant. Il est si jeune ! Je pense qu’ils m’ont trouvée un peu trop mûre et pas très classe.
    Je n’ai pas de bague au doigt mais il m’a offert mille cadeaux. Ma garde-robe est renouvelée pour une année entière. Il est si riche !
    Il est si jeune, si beau, si riche ; je crois que je ne le reverrai plus ! Je suis passée à côté de la chance de ma vie.
    Voilà qu’elles sont mes tristes nouvelles.
    Bien à vous ma très chère amie.

    Bianca

  4. Alessandra Dis dit :

    Cher Etienne,
    Vous me demandez ce que je lui trouve !
    Mais comment vous répondre à vous, qui pensez que le monde entier n’est en mouvement que pour vous satisfaire ?
    Il est certain que je n’aurais fourni aucune explication si ce soir je n’avais décelé dans votre regard glacé, une infime poussière d’humanité qui vous gênait. Après tout, tant d’années communes ne justifient-elles pas à elles seules une explication, si inutile soit-elle ?
    Pour comprendre, cher Etienne, je n’ose vous conseiller d’ouvrir votre cœur. Voyez-vous, quand je suis avec lui, ce ne sont pas mes parures, mon manchon de zibeline ou ma robe de soie qui font de moi ce que je suis. J’avance nue et je me sens plus légère qu’une plume. C’est un peu comme si le monde devenait fluide et qu’il n’y avait plus de frontière entre ma peau, l’air et les autres. Mes épaules déposent le poids de la soumission que je vous dois.
    Quand je suis avec lui, je me sens autre, je me sens femme. Car il m’écoute mieux qu’un prêtre et me regarde mieux qu’un miroir. Il partage la lumière quand vous l’attirez à vous en toute occasion.
    Quand je suis avec lui, je suis une reine. De son talent il sublime mes pieds qu’il couvre et découvre de chaussures parfaitement adaptées. Mon cordonnier ne supporterait pas que je souffre pour paraître à son bras l’objet de sa réussite.
    Voilà, cher Etienne, en quelques phrases pourquoi et pour qui je vous quitte. Je ne crois pas que vous puissiez comprendre finalement. Je nous devais simplement d’essayer.
    Bien à vous,
    Emeline

  5. genevieve dit :

    Dimanche 15 juillet,
    Ma chère Lise,
    Devine qui j’ai aperçue ce matin ?
    Je m’était adossée contre un mur à l’extérieur du théâtre pour échapper un instant à la tension d’avant représentation, un peu en retrait, à regarder les couples se presser vers l’escalier d’entrée.
    Parmi eux, une silhouette fluette en robe fuchsia avec un grand décolleté, au bras d’un homme âgé a attiré mon attention. Une voix charmeuse, minaudant et puis ce rire pétillant et léger comme des bulles venues éclater à la surface d’une coupe de champagne, ce rire que, rappelle-toi, enfant, toi et moi lui enviions et cherchions à imiter.
    C’est elle, ai-je pensé.
    Etrange, non, qu’après tout ce temps, cette idée me soit venue sans hésitation ?
    Et tu sais quoi ? Ce que j’ai ressenti à cet instant, c’était de l’indifférence, oui juste de l’indifférence. Comme si les années avaient recouvert, enfoui nos peurs de gamines, nos chagrins, nos reproches pour ces soirées passées à l’attendre.
    Ils sont passés à moins d’un mètre de moi, sans me voir, m’ont presque frôlée sans que je fasse le moindre geste pour les rattraper.
    Je me suis juste dit que la page était tournée.
    Ecris-moi vite,
    Ta sœur qui t’aime.

    • Odile zeller dit :

      Un joli texte plein de secrets et sous tension. Merci

    • madeleine brinkmann dit :

      Oui, on a envie d’en apprendre plus sur les relations qui jadis existaient entre la narratrice (sa soeur) et le couple.
      J’aime beaucoup l’image du rire. Il est si caractéristique chez certaines personnes…Je m’étonne que la littérature ne lui réserve pas une place plus importante!

  6. Odile zeller dit :

    Texte de Janine

    Ça y est, mon groupe de touristes vient de partir, je vais pouvoir rentrer. Mon téléphone vibre. Appel de la direction du site. «On a une urgence et personne sous la main pour une visite. C’est important. Des Américains. Tu ne serais pas libre par hasard ?» «Je viens de terminer et je suis vannée.» «Je comprends mais c’est une personnalité et… c’est bien payé. Cash. Tu nous rendrais un grand service.» Je résiste encore et puis je finis par céder. Rendez-vous à la billetterie, le plus tôt possible. Je me précipite, enfin, pas trop vite ! N’exagérons pas, il fait encore chaud.
    En compagnie de l’employée de la direction trois personnes m’attendent, deux hommes plutôt jeunes et une femme, je lui donne une petite quarantaine, très élégante. De taille moyenne, mince, elle porte un chemisier blanc à manches longues d’un tissu léger, mais léger, une merveille, un pantalon beige et une grande capeline blanche. D’énormes lunettes de soleil forment un écran infranchissable sur son visage. Elle m’adresse un sourire éblouissant. Belle et sympathique.
    On nous présente. Comme je n’ai pas saisi son nom je n’ose pas faire répéter, elle restera donc inconnue pour le moment, mais je décide de la baptiser Diva.
    Nous montons dans une voiture grand luxe, direction le parking réservé et nous commençons la visite par la place des Corporations et le théâtre antique. Je remarque que Diva se place toujours dos au soleil. Les manches longues, la capeline, elle doit avoir un problème de photosensibilité, peut-être prend-elle des médicaments, ou alors elle tient à conserver son teint de porcelaine.
    Je comprends que la visite ne sera pas longue et que je dois survoler les détails. Juste l’essentiel. Nous nous asseyons sur les gradins du théâtre, à l’ombre et Diva enlève son chapeau. Un flot de cheveux ondulés, auburn, se déverse sur ses épaules. Elle retire aussi ses lunettes de soleil dévoilant des yeux ni bleus ni verts et elle me regarde avec insistance, en souriant, comme si je devais la reconnaître. Manifestement elle s’y attend. Mais je ne te reconnais pas, Diva, je suis désolée ! Par contre je remarque que la chirurgie esthétique lui a donné un petit coup de pouce. Discret, du travail bien fait.
    Nous faisons encore un tour sur le site et puis on me fait comprendre qu’il serait temps de faire une pause au bar. Mais avec plaisir. Diva remet capeline et lunettes. Elle tient à garder l’anonymat. Nous nous installons à la terrasse et tous les regards se tournent vers elle. Il faut dire qu’elle tranche parmi ces touristes débraillés. Elle a l’air satisfaite de l’effet produit et commande un Martini, ses accompagnateurs des bières et moi un schwepes.
    J’apprends qu’ils font partie du cast d’un film actuellement en tournage à Cinecittà, avec le célèbre metteur en scène, mais oui, vous savez celui qui a dirigé Gremlins. Illustre inconnu pour moi ! Diva a le rôle principal et les deux hommes sont des techniciens, l’un du son, l’autre de la photo. Ce dernier pourrait même, d’après moi, être quelque chose de plus pour Diva.
    Le soleil décline enfin, les ombres s’allongent. Les ruines de la cité antique se teintent d’une couleur chaude, orangée, qui contraste avec le vert sombre des pins. Les oiseaux se sont tus. Il va être temps de rentrer. Saurai-je jamais le vrai nom de Diva ?

    • martine estrade dit :

      Un texte vivant et assez amusant par le contraste paradoxal entre l’observation fine des détails physiques intimes “coup de pouce de la chirurgie esthétique”, position toujours dos au soleil, technicien photo qui pourrait être “un petit peu plus pour diva” et le fait que cette femme si bien observée et qui se croit célèbre demeurera inconnue. c’est très réussi , bravo.

    • Odile zeller dit :

      Le cadre est très présent, il fait contrepoids à la Diva et c’est cohérent avec la préoccupation de la narratrice. Elle est tendue et voudrait identifier cette américaine. Cela ferait un fil conducteur pour une série de nouvelles ?

  7. Odile zeller dit :

    Texte d‘Odile

    Je déteste cette position où le public me regarde. Ainsi vêtue de blanc et coiffée de noir je ne passe pas inaperçue. Si seulement Richard ne se faisait pas toujours attendre. Il se prend pour la diva qu‘il n’est pas. La cantatrice fameuse, celle qu‘on applaudit et qu‘on fête c’est moi pas lui. Aujourd’hui je ne participe à aucun concert, je sors pour une mondanité. Ces réceptions, cette parade sociale, m’ennuyent mais Richard a insisté : pas question de ne pas faire une apparition chez la Princesse, cela ferait scandale. Tout le monde sait que je suis en Italie et même à Rome. J’ai chanté hier et ne repartirai que dans une semaine. Ici tout se sait, que je loge à l’hôtel de Russie, mon numéro de chambre et mes heures de promenade. On m’envoie des fleurs, on me demande de autographes quand je prends le frais à la Villa Borghese. Certains attendent des heures à la sortie des concerts pour me voir, me sourire … Tout se passe dans les églises. Il est difficile d’en interdire l’entrée. Richard me recommande d’être souriante, aimable, de quitter mon air distant et hautain. Ou a-t-il inventé ce côté méprisant de ma personnalité, il ne le croit pas mais je suis timide. La foule me fait peur et je m’en tient éloignée. Bien sûr je suis une artiste et je monte sur scène mais de là haut je ne vois pas le public. C’est un grand trou noir. Et la musique m’emporte ailleurs … dans un univers de beauté. Richard critique cette tendance solitaire … il prétend que dans ce cas il fallait que j’écrive ou que je peigne. Mais dans ma situation je dois quelque joie à mon auditoire pour le remercier, montrer ma gratitude. Richard m’agace ces derniers temps. Peut être est ce voulu de sa part, il aurait selon la rumeur une protégée, plus jeune et très talentueuse. Dans sa position d‘imprésario il faut savoir découvrir de nouveaux talents et ne pas trop … bref il va me quitter, je le sens, je le sais … c’est une question de jours, de semaines. Nous ne ferons pas la prochaine saison à la Scala ensemble. Une page se tourne. Où aller ? J’ai le choix entre Berlin et Paris. Je lui laisse Milan, le climat y est violent et ne me convient guère. Il pourra lancer sa chère petite Natacha.

    • martine estrade dit :

      un texte tragique . on sent la solitude , le désarroi, la déception du personnage, sa lucidité douloureuse.
      si c’est une cantatrice et une diva, ce ne doit être qu’un moment fugitif ou son triomphe narcissique doit reprendre le dessus sinon c’est une menace professionnelle ! il faut qu’elle reprenne le dessus psychologiquement.

  8. Marc dit :

    Se faufilant sous les regards hostiles d’une bonne partie de la population flânant dans les allées du marché, Titi atteignit, non sans mal l’étal du poissonnier qui fit lui don de trois belles têtes de maquereaux pour le chat.
    Titi ne connaissait pas la ville dans laquelle il se trouvait ; il s’y repérait en observant le flux des passants qui lui indiquait les points névralgiques de la cité. En suivant les nounous qui voulaient profiter des premiers rayons du soleil, il avait déniché facilement un jardin public et s’était installé sur un banc légèrement en retrait du piaillement des enfants.
    Il avait disposé les têtes de poisson dans une boite de conserve vide et extrait de son sac un paquet de lettres liées par un ruban de raphia. Tandis que le chat se délectait de son repas, Titi avait entamé la lecture d’une lettre qu’il semblait avoir prise au hasard.
    « Toulouse le 4 juillet
    Mon cher ami,
    Figure toi que Solange, m’a invitée hier soir à dîner. Tu connais Solange et la “connivence” qui nous lie. Elle avait dressé une magnifique table sous l’immense pin parasol de la terrasse qu’elle avait garni de bouteilles dans lesquelles brûlaient une bougie. Sous l’effet du vent, ces dernières donnaient à l’ensemble l’illusion d’une assemblée de lucioles vacillantes et quelques papillons candidats au suicide venaient s’y brûler les ailes. Solange avait invité deux couples d’amis un peu insignifiants, dont un prétendu peintre russe au nom barbare qui parlait fort et tout le temps. Elle m’avait placée à coté d’une jeune femme d’une trentaine d’années que je ne suis pas prête d’oublier. Ai-je rêvé ? En évoquant cette soirée je sens les poils de mes bras se hérisser d’émotion. Parlant peu mais d’une voix extraordinairement mélodieuse, toujours à propos, ponctué d’un léger rire cristallin cet être dont la féminité et la grâce n’ont d’égales que la beauté, m’avoue qu’elle enseigne le violon quelque part dans une ville du nord et qu’elle est de passage à Toulouse pour un concert dont le programme tourne exclusivement autour des œuvres de Mendelssohn. Ses doigts fins et souples dessinent sur la nappe des arabesques et, de temps en temps, avec élégance, elle replace une mèche de son épaisse chevelure châtain soigneusement désordonnée. Ça fait bouger les grands anneaux d’or qu’elle porte à ses oreilles. Je l’observe, fascinée et déjà vaguement amoureuse. Cependant je crois sentir qu’il y a, au fond, chez cette femme, une fêlure ténue qui voile imperceptiblement son âme. Cette impression fugace s’est accentuée sensiblement quand Solange (que je soupçonne d’être un peu jalouse), au détour d’une conversation, a prononcé ton nom. Je la regarde à cet instant précis et vois distinctement courir une ombre passagère dans ses yeux noisettes. La manière dont elle détourne le regard m’empêche de lui demander si … »
    Titi n’alla pas plus loin. Il connaissait par cœur la fin de cette lettre qu’il plia soigneusement et replaça dans la liasse dont il refit méticuleusement le nœud.
    – T’as un drôle d’air, a dit le chat.

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