9 janvier écrire la nuit

 

Vous voyagez de nuit … vous vous promenez le soir, vous découvrez cette ville, cette rue, ce pays la nuit. Vous allez écrire cette expérience nocturne.

L’obscurité transforme le paysage, rend les maisons, les rues plus étranges, plus exotiques … racontez…

La nuit fascine et effraie …. les étoiles… faites parler la nuit !

ici les textes d’hier.

à vos plumes.     

8 réponses à 9 janvier écrire la nuit

  1. Odile zeller dit :

    Texte de Janine
    Trois Indiens sur un mur…

    Atterrissage à Singapour aux environs de minuit. Un employé d’Alitalia monte à bord, me fait appeler et me remet une enveloppe. Regard curieux de mes voisins. Non, je ne suis pas une espionne. L’enveloppe contient l’adresse de l’appartement, la clé et un peu d’argent. Mon mari est resté bloqué à Sydney. Grève des fournisseurs de carburant. J’ignore quand il pourra rentrer.
    Je prends un taxi et lui donne l’adresse. Jalan Serene, 5. Nous partons. Nous longeons une forêt de bambous. Suis pas très rassurée. Je ne connais pas Singapour et je commence à me poser des questions d’autant plus que le chauffeur ne semble pas connaître l’adresse. Il demande à un joggeur miraculeusement apparu. Celui-ci a l’air de savoir. Nous arrivons devant un petit immeuble, Jalan Serene, 5. Ouf !
    La porte de l’appartement refuse de s’ouvrir. Me voilà bien ! Que faire ? J’entends le son d’une télé dans l’appartement d’en face. Je sonne à tout hasard. Un Chinois, en short et torse nu, ouvre et me sourit. La porte ? C’est toujours lui qui l’ouvre. Un coup de pied, un coup d’épaule. Je suis dedans. Téléphone. Mon mari m’annonce que la grève se poursuit.
    J’ouvre les portes fenêtres en grand. L’air est doux, il fait bon. Je n’ai pas sommeil. Une bonne douche. Si je faisais un peu de yoga sur la terrasse ? Je me concentre sur les asanas les yeux fermés. Lorsque je les ouvre après un dernier Om, surprise : trois Indiens me regardent ! Mon yoga a dû bien les amuser.
    Qu’est-ce qui me fait dire que ce sont des indiens ? Leur turban. Ils portent un turban. Doit y avoir des Sikhs dans le coin. Et d’abord que font-ils là assis sur un mur au fond du parc à trois heures du matin ? Sont-ils dangereux ? Et s’ils venaient vers moi ? Et s’ils escaladaient le balcon ? Et si… Je rentre, ferme la porte fenêtre et éteins la lumière. Je me planque et je jette un coup d’œil dehors. Ils n’ont pas bougé.
    C’est bizarre d’ailleurs. Pas un geste, pas un mouvement. Ils pourraient se gratter la barbe ou les oreilles, se tourner l’un vers l’autre en parlant, agiter les mains, croiser les jambes. Rien. Immobilité totale. Je ne suis vraiment pas tranquille, mais tant qu’ils ne bougent pas…
    Une petite pilule et je finis par m’endormir. Je me réveille tard. Un peu vaseuse je sors sur la terrasse avec ma tasse de café et… j’éclate de rire. Les trois Indiens… ce sont des arbustes !
    Comment ai-je bien pu les prendre pour des hommes à turban ? Le dépaysement, l’inquiétude de me savoir seule à l’autre bout du monde dans une ville inconnue sans savoir jusqu’à quand, la nuit surtout qui transforme les contours, les efface, en fait apparaître de nouveaux, manie les ombres et les lumières pour créer des illusions trompeuses. La nuit joue avec nos sens, notre imagination, notre mémoire, nos peurs, nos angoisses. La nuit nous manipule, nous fait oublier ce qui est et voir ce qui n’est pas.
    Tous les soirs avant de me coucher je retrouve les trois Indiens assis sur le mur et je leur adresse un petit signe de connivence. Je les ai promus au rang de gardiens.
    Merci, la Nuit!

  2. Marc dit :

    La nuit était claire et Titi fit une halte dans les jardins de l’Arquebuse, là où il savait trouver un point d’eau et un coin d’herbe pour nourrir son compagnon. Il ouvrit la boîte de thon, y versa quelques gouttes de lait, et la déposa devant le chaton qui s’empressa d’en avaler le contenu. Étendu sur la pelouse, les mains derrière la tête, il contempla le voile illuminé qui flottait au dessus de lui. La ville avait éteint ses lampadaires ; la lune s’étant momentanément absentée, les cieux étincelaient d’une manière inhabituelle et la diagonale brumeuse de la Voie Lactée cisaillait l’espace en deux exactes demi-sphères. Titi eut la soudaine et enivrante sensation qu’il se trouvait très précisément au centre du gigantesque manège céleste. Il repéra facilement la Petite Ourse, retrouva Cassiopée au nord, mais la nuit avait avalé Andromède et les Poissons. Plus à l’Est, Véga dont l’éclat concurrençait Altaïr, était sa préférée. On disait d’elle qu’elle avait été la première Étoile Polaire avant d’être remplacée par la plus brillante de la Petite Ourse. Il y avait fort longtemps, Titi avait appris à lire dans le ciel, bien mieux que dans ses livres de classe. Quand la nuit dissipait les derniers éclats des feux qu’on allumait le soir, dans un murmure à son oreille, son grand-père lui contait les légendes du ciel. Confortablement calé entre les genoux du vieux paysan qui lui désignait chaque astre du doigt, il écoutait l’épopée d’Hercule qui, chevauchant Pégase, domptait le Lion, terrassait le Dragon puis l’Hydre et séduisait les Néreides. Depuis, chaque fois qu’il le pouvait, il contemplait les étoiles et, pour lui seul, dessinait en les reliant entre elles, la silhouette généreuse d’une femme pour laquelle il gardait une blessure secrète et toujours douloureuse. Cette nuit puisqu’elle était visible, il commença son tracé par la Chevelure de Bérénice qui se trouvait, comme par hasard, tout près de la constellation de la Vierge. Ensuite, il se laissa errer à travers le vide sidéral, flânant près de la Balance et du Scorpion ; croisant Antarès, il visita les Chiens de Chasse, puis rejoignit Persée en faisant un détour par Vénus qui, ce soir, frôlait l’horizon. Il traça enfin le sourire de sa belle au plus près de la Lyre. Plus il avançait dans son périple amoureux, plus il se fourvoyait dans la nuée, et plus le souvenir chagrin de son amour perdu s’estompait au profit de la musique évocatrice du nom des astres. Il ferma doucement les yeux et murmura le prénom de la femme qu’il avait tant aimée. En même temps qu’il perçut l’humidité du sol gagner le haut de ses reins, il sentit la langue râpeuse de son chaton lui lécher la pointe du menton.
    – Tu parles en dormant, dit le chat.

  3. Odile zeller dit :

    Texte de Loretta

    Le Noir
    Selon un écrivain italien, quand on observe le monde qui nous entoure d ́en haut, on
    n ́en distingue pas toutes les laideurs, d ́où l ́intérêt à rester perché sur un arbre. Le
    héros de la nouvelle était un Baron. Celui-ci aurait tout aussi bien pu décider de
    dormir pendant la journée et de ne se montrer que la nuit, il aurait sûrement vécu
    de façon plus confortable pour obtenir le même effet.
    Il est vrai qu ́à sa décharge, il faut reconnaître qu ́il ne pouvait pas, à l ́époque,
    bénéficier des avantages de l ́électricité et que la lueur de la pleine lune (quand
    pleine lune il y avait) ne suffisait probablement pas à assouvir sa soif de
    connaissance.
    J ́ai lu que l ́on ne voit pas dans le noir parce – que l ́on nait « à la lumière » et cette
    lumière aveugle le nouveau – né, lui ôtant par là-même à jamais toute capacité de
    distinguer quoique ce soit dans l ́obscurité. Mais quand vit-on de nos jours le noir
    absolu ? Je me souviens d ́une nuit où, pour pouvoir observer les étoiles, nous avons
    dû nous éloigner de notre patelin des kilomètres et rejoindre un champ isolé…
    Le noir absolu est donc devenu rare. Nous nous offrons le luxe d ́illuminer nos nuits.
    Et comme le baron, nous pouvons alors écarter de notre vue presque tout ce qui
    nous dérange pendant le jour, les poubelles dans les rues, la saleté des trottoirs, les
    vieilles maisons laides, les graffitis stupides. Nous pouvons projeter la lumière vers le
    haut, vers ce que l ́homme a su concevoir, réaliser et n ́est plus à la portée de sa
    main destructrice.
    Une Tour Eiffel scintillante, la façade d ́une cathédrale gothique aux tons changeants
    sous les reflets des faisceaux qui la balayent, les coupoles des églises qui se
    dessinent sur un fond sombre, le Château fort dont les tours sont savamment mises
    en valeur par l ́éclairage nocturne. Les villages, la nuit, surtout s ́ils sont perchés sur
    une colline se transforment en crèches vivantes, voilà que disparaissent les
    constructions abusives au ciment hideux, les décharges en plein air, les places
    médiévales transformées en parkings.
    La mer elle aussi peut vivre des moments magiques, lorsque l ́on lance du rivage vers
    le ciel des centaines de cylindres lumineux qui disparaissent peu à peu dans le néant
    ou lorsque l ́on célèbre la nouvelle année par des feux d ́artifice lancés depuis des
    bateaux au large de ses côtes. Plus de plages goudronnées, de déchets abandonnés,
    d ́eaux polluées.
    Oui, je peux facilement m ́imaginer un Baron moderne qui opterait pour vivre la
    nuit.

    • Odile zeller dit :

      J’ai beaucoup aimé le baron perché. Ton éloge de la nuit me plaît. La nuit noire existe encore dans les Abruzzes et dans la cordillère des Andes. Les astronomes y ont des observatoires. Les chasseurs de comètes peinent à trouver des lieux pour planter leurs télescopes. La nuit disparaît … le noir qui fait peur régresse …

  4. Ludmilla dit :

    Ludmilla – Le noir frappe toujours au moins une fois

    Le noir m’empêche de parler, il me fait pencher la tête en avant, à la manière des girafes et mes yeux s’écarquillent, ronds comme ceux des poissons. Qui serait à l’aise dans ce noir profond ? Le noir me rétrécit physiquement, mes bras sont là, pour tenter malgré tout de créer un espace, mon espace de protection. Suis-je vraiment seule, et s’il y avait quelqu’un de caché avec l’idée tordue de jouer à me faire peur, pire de me faire du mal. Alors le moindre bruit entre dans mon crâne et perturbe mon bon sens.
    Je divague, j’hallucine, je déraisonne.
    Le noir m’épuise, le noir c’est le bord de la fosse, c’est l’abandon, c’est le démembrement, l’engloutissement.
    Le noir c’est le contraire du printemps, c’est le mur infranchissable de la vue, le noir c’est ma propre guerre, ma lutte absurde contre le silence du noir et son épaisseur. Je n’ai plus de repère, l’interrupteur est hors de portée, pas un filet de lumière sous une porte. Je ne m’habitue pas.
    Je pourrais mourir du noir. Je devrais fermer les yeux pour ne plus voir ce noir mais si je les ferme, l’idée de les rouvrir et de ne rien voir me pétrifie. Il est là, je le sens, je le respire. Il rentre par les pores de ma peau et j’ai de plus en plus froid.
    J’allais bien pourtant ce matin et me voilà, assise en tailleur dans le couloir, dans le noir, sans savoir ce qui s’est passé. Je ne me suis pas méfiée quand, en ouvrant les volets, j’ai vu par la fenêtre, attirée par le bruit, les travaux dans la rue. Une énorme tractopelle creusait une tranchée. A 8 heures en hiver, il ne fait pas jour et voilà que les réverbères viennent de s’éteindre à la seconde même où mon appartement s’est retrouvé dans le noir. Plus de courant.
    Plus de rues ni de maisons. Plus de tractopelle ni de bruit, pas même l’ombre de quoi que ce soit. Une voiture aurait pu passer, phares allumés ! Plus d’horizon. Rien qu’un noir épais… un souffle d’air, peut-être ?
    Il me restait encore quelques minutes avant de partir travailler, j’allais me mettre un peu de rouge à lèvres, enfiler mon manteau, prendre mon sac, les clés et filer au boulot.
    Si seulement j’avais eu le temps de prendre mon sac à main, en fouillant j’aurais trouvé mon portable, je l’aurais allumé, il m’aurait servi de lampe, j’aurais pu sortir sur le palier, aller vers l’ascenseur, descendre jusqu’au rez-de-chaussée, sortir de l’immeuble et enfin retrouver le jour !
    Ma tête fonctionne encore si mon corps, lui, m’abandonne. J’attends, confiante, l’éclairage du soleil et sa blancheur rassurante. Le lever du jour viendra me sauver, me rétablir, c’est sûr !

  5. Odile zeller dit :

    Texte d’Odile

    Une nuit en bateau sur le Saint Laurent, j’en avais rêvé. Une piste était d’embarquer à Québec pour rejoindre les îles de la Madeleine. Et j’étais maintenant invitée à une nuit de navigation vers Québec. Le fleuve est si large qu’on se croirait sur un lac ou un estuaire. A peine de roulis ou de tangage la progression est souple comme un glissement sur un vaste tapis. Les odeurs ne sont pas salines mais terrestres portées par le vent léger qui balaie les champs dans la plaine, des odeurs de terre et de printemps. Les cris des mouettes se marient aux appels des canards et des courlis. Après le dîner chacun reste sur la coupée ou sort prendre l’air de la nuit. Les lumières des bords scintillent dans le lointain, nous ne croiserons aucun autre bateau, la navigation nocturne est réglementée. Chacun regagne sa cabine, la veille est assurée quart après quart. Chacun rejoint sa chambre. La cabine est simple et confortable, le lit une couchette. On se croirait en visite pour une aventure lointaine. Très vite le sommeil plane, berce par le léger tangage et l’obscurite. Une loupiote indique la sortie. Toutes les heures un haut parleur scande le point et me maintient en somnolence. Cette voix grave rappelle que le navire que tous les passagers peuvent dormir sereins. Le sourire me vient au petit déjeuner quand le commandant au détour d’une question réalise que cette alerte horaire n’a pas été désactivée pour les cabines des invités. Je le récrie qu’ un sommeil réparateur m’a reposé et que j’ai savouré ma chance de traverser cette partie du Québec sur les traces des pionniers autour de Champlain ou de Cartier.

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