Les défis d’écriture 11 à 21

Yvonne et Geneviève écrivent

Défis de Plumes d’ici et d’ailleurs
Du 23 octobre au 3 novembre 2017
Défis de 11 à 21
DEFI 11 – La panne d’écriture, ça arrive à tous les rédacteurs. Tout est bloqué, rien ne vient. Vous prenez le dernier paragraphe de votre texte, vous le réécrivez à la main et vous écrivez la suite. Facile ! Aujourd’hui nous faisons un essai. Je vous donne un début de paragraphe et vous continuez. « Un lièvre, que mon jeune chasseur avait apprivoisé, fut déchiré par les chiens : ce fut le seul malheur de cette journée sans ombre. » (Extrait des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar.) A vos plumes pour chausser les souliers de notre première académicienne.
(Martine – Dorothée – Janine – Odile)

Martine – Le renard criminel
Et pourtant , devant les chairs ensanglantée de l’innocente victime de la cruauté animale me revint le souvenir de l’attaque nocturne d’un renard dans mon jardin de Provence lequel avait déchiqueté et dévoré mes lapins béliers géants, véritables peluches domestiques qui menaient en cet éden une vie paisible et protégée.
L’état de ce pauvre lièvre réactiva immédiatement ma haine terrible pour le goupil, mes désirs de vengeance, de massacre en retour. J’étais sûre de son crime car ma voisine ouvrant ses volets après les cris des lapins l’avait vu, nullement effrayé à 2 m d’elle et avait dû lui jeter des pierres pour qu’il quitte le jardin. Le renard tue pour tuer, avait commenté une de mes amies, racontant qu’un renard s’étant introduit dans un élevage de poulet près de sa maison du Perche avait égorgé 173 Poulets. Ce renard, définitivement, je le détestais, non sans admirer l’intelligence de la bête parvenue à ses fins en pleine ville et au prix d’un cheminement inventif. Il était un ennemi au sens noble du terme.
Je me souviens que, dès années après, lors d’une vente à Drouot, j’avais failli acquérir un magnifique spécimen de renard empaillé que j’imaginais trôner dans ma chambre provençale à titre de trophée triomphal vengeur du calvaire de mes lapins.
Dorothée
Un lièvre, que mon jeune chasseur avait apprivoisé, fut déchiré par les chiens : ce fut le seul malheur de cette journée sans ombre.
Nous nous étions levés tôt ce matin là, il nous fallait partir à l’aube pour avoir une chance de rentrer nos besaces pleines. Les préparatifs avaient été achevés la veille au soir, nous n’avions plus qu’à enfourcher nos montures et à partir vers la forêt.
Là bas nous attendaient nos hôtes, parmi lesquels se trouvait Gaspard, dont c’était la première sortie. Son père tenait à l’initier à l’art de la chasse, et estimait que 12 ans était un âge raisonnable pour débuter. Nous nous mîmes en route rapidement. Il me confia Gaspard afin que je lui enseigne les rudiments de cet art noble.
Le jeune garçon avait pris avec lui un lièvre, cadeau de son père quelques semaines auparavant ; seule sa gueule débordait de sa gibecière, attachée à sa monture par plusieurs lacets. La journée passa rapidement, notre équipage suivait la meute dans l’espoir de tomber sur un cerf ou un chevreuil. Au son de la trompe, nous nous rassemblions ou au contraire accélérions notre rythme pour poursuivre le gibier.
Lorsqu’on sonna la curée, Gaspard descendit de son cheval, sans prêter attention à sa gibecière qui se délaçait sous le poids du lièvre. Celui-ci eut à peine le temps de surgir hors du sac que les chiens se ruèrent dessus.
Ce fut la première et dernière chasse à courre de Gaspard.

Janine
Un lièvre, que mon jeune chasseur avait apprivoisé, fut déchiré par les chiens : ce fut le seul malheur de cette journée sans ombre.
Antinoüs était attaché à l’animal qu’il prenait souvent dans ses bras caressant longuement son pelage gris. Devant la pauvre dépouille il n’avait pu, l’espace d’un instant, retenir l’émotion et une larme, que j’aurais voulu boire, avait pointé au bord de ses longs cils. Je lui promis un autre animal, des chasses, de l’or, tout ce qu’il voudrait, pourvu qu’il sorte du silence et cesse de bouder. Mais sa jeunesse et son insouciance avaient vite repris le dessus et ses yeux leur éclat d’obsidienne.
Rassuré, je passai le reste de la journée à écrire des vers et à m’exercer à la flûte traversière, la poésie et la musique avaient toujours été pour moi source de paix et de sérénité.
Il serait bien temps, demain, de penser à notre départ pour Athènes. J’avais de grands projets, je ferai sortir cette ville que j’aimais de sa torpeur, je lui redonnerai l’éclat qu’elle avait perdu.
La présence de mon jeune ami renvoyait très loin les soucis liés à Rome et me comblait d’un tel bonheur que, pour la première fois peut-être, je me sentais en paix avec moi-même.
Le soir, alors que nous regardions côte-à-côte le firmament, j’avais remercié les étoiles que mon grand-père Marullinus m’avait appris à connaître et dans lesquelles il m’avait prédit l’empire.
Mais ce soir l’empereur était tout simplement un homme. Un homme heureux.

Odile
Un lièvre, que mon jeune chasseur avait apprivoisé, fut déchiré par les chiens : ce fut le seul malheur de cette journée sans ombre. Le jeune homme avait passé des heures à dresser l’animal qui étant proche de son maître ne s’est pas enfui à l’arrivée du chien. Le légionnaire propriétaire du molosse s’excusa tout en faisant valoir qu’un chien finalement était enclin à la chasse. Le lendemain j’allais aux thermes, me reposer des fatigues de la campagne. Aucun sénateur ne vint me déranger et je pus goûter les plaisirs de la nage et des ablutions. Après un repas frugal et les inévitables décisions politiques et militaires je pus enfin lire et écrire quelques vers. L’automne était doux et la perspective de quitter Rome pour Tibur me remplissait de bonheur. La bas dans la Villa dont j’avais choisi l’emplacement et dont les installations groupées sur un même site me facilitaient la vie, je pourrais enfin me laisser vivre, sans festins ni débats, sans chicanes familiales ou risques pour la vie. J’y serai à l’abri des envieux et des jaloux. Antinous veillerait à mon confort, nous pourrions bavarder, écouter de la musique et marcher ensemble sans le brouhaha et les inconforts de Rome.

DEFI 12 – deuxième logorallye – Écrivez un texte où vous insérerez les expressions suivantes : un coup de tête – faire les yeux doux – à vue de nez – avoir la main verte – passer la bague au doigt – le talon d’Achille – rester bouche cousue.
(Loretta – Dorothée – Yvonne – Odile – Janine – Madeleine – Martine)
Loretta
Moi, je ne me lassais jamais de répéter à qui voulait bien m´entendre que le coup de foudre, ça n´existe pas. Non, toutes ces histoires de flèche de Cupidon qui se terminaient immanquablement par « et ils vécurent heureux et contents », elles ne m´avaient jamais convaincue.
Et puis un jour, sur un coup de tête, je décide de tenter le sort : j´accepte une invitation pour participer …. non, pas à un concours de jardinage, je n´ai pas la main assez verte pour cela, mais à quelque – chose de bien plus dangereux : un tournoi de tennis double mixte.
À vue de nez, le danger était bien là. Mais j´aime le risque et il faut savoir mettre ses propres convictions à l´épreuve !
J´ai résisté pendant tout le premier set. Je suis restée bouche cousue avec mon partenaire, lequel malgré mon silence obstiné ne cessait de me faire les yeux doux. Même lorsque je ratais systématiquement tous mes services – mon talon d´Achille au tennis (je ne suis sinon pas mauvaise dans ce sport, sans fausse modestie) – il ne montrait pas le moindre signe d´énervement ! Cette histoire de Cupidon, encore elle? Rationnellement, je n´ai aucune excuse. Mais un mois après … j´avais la bague au doigt.

Dorothée
Sur un coup de tête, je décidais de lui passer la bague au doigt. Prendre des décisions avait pourtant toujours été mon talon d’Achille. Elle en resta bouche cousue quand je lui fis ma déclaration : à vue de nez, je pense pouvoir dire que je l’ai impressionnée. Cela ne faisait pas longtemps que je lui faisais les yeux doux, il y avait de quoi être surprise en effet. Elle dit oui. J’ai toujours eu la main verte avec les filles.

Yvonne
A 47 ans, c’était ce qu’on appelle un célibataire endurci. Il s’était bien promis de le rester, et de ne céder à aucune des gentes demoiselles qui papillonnaient autour de lui en lui faisant les yeux doux, espérant le faire changer d’avis. Car c’était à n’en pas douter un beau parti, d’une grande prestance et riche avec ça, mais d’une fermeté implacable en matière de liens conjugaux. Or, il avait un talon d’Achille: sa passion pour le jardinage, et cela se voyait à vue de nez. Il était intarissable lorsqu’il parlait de plantes, il se vantait des arbres fruitiers et exotiques de son parc et n’arrêtait pas de glaner des informations sur le monde végétal du monde entier. C’est cette faiblesse qu’a flairé une jeune fine mouche qui, tout en restant bouche cousue, n’a pas manqué de démontrer au récalcitrant à quel point elle avait la main verte et de quelle manière elle pourrait agrémenter son parc par diverses floraisons plus originales et colorées les unes que les autres.
Et c’est ainsi que, sur un coup de tête, notre célibataire a décidé de passer la bague au doigt à la belle jardinière, et depuis ils vivent heureux mais non cachés car le parc a doublé de surface, et il est désormais ouvert aux visiteurs qui s’extasient …et qui pourtant ignorent l’histoire à l’origine de ce déferlement de parterres, d’arbustes et de fleurs.
Odile – Colère
Il était parti sur un coup de tête. Et il avait promené sa colère dans les faubourgs de la ville. La nuit était tombée et quelques femmes vivement fardées lui avaient fait les yeux doux. A vue de nez il était tôt le matin quand il était rentré penaud et éreinté. Elle dormait, si jolie dans le clair obscur de l’aurore, rousse aux joues parsemées de taches de rousseur. Il s’était fait léger pour ne pas la réveiller. Le sommeil l’avait assommé. Le réveil n’avait pas sonné et il risquait d’être en retard à ses rendez-vous. Il fila sous la douche et s’habilla à la hâte.
Au petit déjeuner elle avait les yeux cernés et devant leur café ils étaient restés bouche cousue. Un geste de la main comme au revoir et elle était déjà dans l’ascenseur. Il n’avait pas eu le temps des regrets. Les accès de fureur étaient son talon d’Achille.
La journée au bureau lui parut interminable. Le soir, sur le chemin de la maison, il lui avait acheté une orchidée parce qu’elle avait la main verte. Devant le bijoutier, il était resté planté un quart d’heure, à hésiter entre diamant et saphir parce qu’il voulait se faire pardonner et lui passer la bague au doigt.
Janine
Elle faisait sans hâte le tour de la Jardinerie, un panier à la main, et choisissait ça et là quelques plantes vertes et des fleurs. Elle devait avoir un jardin ? Une terrasse ? Sans doute avait-elle la main verte. Alors que lui qui travaillait là, pas du tout, c’était même son talon d’Achille, alors restons bouche cousue sur ce sujet.
Vraiment séduisante cette jeune femme, blonde, mince, la trentaine, à vue de nez. Tout-à-fait son genre. Il s’approcha en faisant les yeux doux, décidé à engager une conversation qui pourrait, si tout allait bien, déboucher sur un rendez-vous, et peut-être plus, si affinités.
Elle tourna vers lui un regard de myosotis. Le soleil mettait de la lumière dans ses cheveux. Elle était si radieuse que sur un coup de tête il lui proposa de lui passer la bague au doigt.

Madeleine
Amélie, munie de gants de jardin, s’affairait à repiquer ses poireaux. Toute jeune, on lui disait déjà qu’elle avait la main verte. Fleurs et légumes poussaient si facilement sous ses doigts.
Enhardie par la conscience de ce talent, souvent, dans ce même jardin, elle avait fait les yeux doux à Vincent pour qu’il lui passe la bague au doigt mais lui, distant, aussi bien psychologiquement que physiquement (il se tenait bien souvent à deux mètres cinquante d’elle), avait un jour subitement pris la fuite sur un coup de tête.
Le talon d’Achille de Vincent était son manque d’esprit de décision.
Amélie en était restée bouche cousue et bras ballants parmi ses légumes.

Martine – Un jardin en Provence
On aurait pu croire qu’il s’agissait d’un coup de tête, une décision qui semblait à l’emporte pièce, irrémédiable, absolue, indiscutable, une folie peut être.
Apprenant que ce jardin de Provence que je visitais ne représentais qu’un prix modique car il n’était associé qu’à la moitié d’une maison et que jamais un provençal ne l’eut acquis dans ces conditions de mitoyenneté, j’avais fait affaire immédiatement , sans même me donner la peine de faire les yeux doux à l’homme qui, jadis avait pris la décision de me passer la bague au doigt. A vue de nez, et sans m’enquérir de l’état de la vieille bâtisse, et d’ailleurs, après-coup il valait mieux ne pas l’avoir fait j’avais pris ma décision, sans appel. Le goût du jardinage était mon talon d’Achille et j’étais restée bouche-bée devant les terrasses provençales exposées plein sud. Nous étions au début de l’automne, les rosiers fleurissaient encore, les oliviers étaient couverts de fruits, la treille de vigne ployait sous les grappes et une prairie sauvage s’étirait sur chaque terrasse, parsemée de fleurs. J’avais la main verte, ce jardin donnait un sens à ma vie

DEFI 13 – Tes confitures – Regardez bien ce tableau. Mary Pratt, la peintre, vous l’a offert. Elle est votre voisine et veut vous remercier des services que vous lui rendez. Vous lui avez offert des confitures. Vous avez le même âge et êtes toutes les deux mères de famille. Vous êtes très contente de ce cadeau. Quand vous montrez la peinture à la maison, l’œuvre provoque un violent débat. Personne n’est d’accord sur l’endroit où le suspendre. Écrivez la discussion. Parents et enfants doivent avoir des opinions différentes et les parents peuvent se disputer. Essayez de créer des voix différentes
(Madeleine – Dorothée – Janine – Odile)
Madeleine
Hier soir, à l’heure du dîner…
– Ah, j’oubliais de vous le montrer…voici le cadeau que Mary m’a offert ce matin…
La maman exhibe fièrement le cadeau qu’elle a reçu
– Qu’est-ce que c’est?
– Mais tu le vois bien, banane, deux pots de confiture !
– Sylvain, je t’ai déjà demandé de ne plus appeler ta sœur « banane ».
– Mais dis-moi chérie, en quel honneur Mary t’a-t-elle offert cette photographie?
– Tu sais, l’hiver dernier, elle a passé quelque temps à l’hôpital et ensuite en fauteuil roulant longtemps après l’opération. Je lui ai juste donné un coup de main pour la véhiculer et l’aider à faire ses courses. Elle voulait continuer à cuisiner pour sa famille.
C’était finalement une période qui nous a permis de nous rapprocher. J’ai eu l’impression de mieux la connaître et même de gagner une amie. Elle ne devait vraiment pas m’offrir l’une des œuvres précieuses sur lesquelles elle a passé tant de temps !
– Mams, n’exagère pas, ce ne sont que deux pots de confiture, et même pas plein en plus
– Mais tu vois, mon Sylvain, c’est tout un art de parler à travers des pots de confiture. Allez, cherche ! Quel est le message ? …
Sylvain, ado de 14 ans, lève les yeux au ciel. Il ne veut pas se prêter au jeu des devinettes et il a la mine renfrognée.
-Maman, dit Juliette, je pense que ce sont ses enfants qui ont mangé la confiture des pots pour le goûter, qu’ils ont passé un bon moment ensemble parce que les confitures étaient très bonnes sur le pain juste sorti du four. Moi j’adore les gelées de pommes de Mary !
-Oui, Mary adore faire des confitures, et elle invente de nouvelles recettes tout le temps ! Et puis nous nous échangeons aussi pas mal de recettes…
– Chérie, il nous manquait juste une déco dans le réduit du haut, ce serait un endroit idéal pour « cette œuvre ».
– Mais Jean-Claude, tu n’y penses pas, s’écria tout à coup la maman hors d’elle, la place de cette œuvre est dans ma cuisine, je veux la voir tous les jours lorsque je cuisine, j’adore sa transparence, c’est un éloge de la gourmandise, et puisque nous venons de rénover notre cuisine pour la rendre plus ouverte et conviviale, c’est devenu le lieu tout désigné pour y exposer la toile de Mary !
Maman avait parlé sur un ton qui ne permettait pas la réplique. Après le repas, les enfants virent leur maman tenir le tableau contre le mur, perchée sur un tabouret, tandis que leur papa revenait de la cave avec sa perceuse.

Dorothée
– Des pots de confiture, dans le salon ? Tu te rends compte de ce que tu veux me dis ?
– Mais c’est un cadeau de Mary, elle veut nous remercier. Et comme je lui avais offert deux pots, c’est un clin d’œil.
– Oui ben le clin d’œil on n’est pas obligés de l’accrocher, si ?
– Oh mais il est petit, ça ne prend pas trop de place…
– Peut-être mais ça jure complètement avec la déco, je ne sais pas si tu es au courant mais on essaie d’avoir une harmonie dans le salon !
– Maman, c’est quoi ce que tu as dans les mains ? Des pots de confiture, vides ?! C’est une blague ?!
– Ah tu vois, je te l’avais dit, même tes enfants ont l’avoir d’avoir plus de goût que toi, c’est dire…
– Non, pas MES enfants, TON fils ! C’est incroyable comme vous pouvez vous ressembler tous les deux et être aussi peu ouverts à l’art contemporain… ça m’afflige…Et toi ma chérie, tu en penses quoi ?
– Euh… c’est joli m’man, mais de là dire que c’est de l’art contemporain c’est peut-être un peu exagéré, non ?! Si vraiment tu veux l’accrocher, ça serait mieux dans la cuisine quand même !
– Pauvre de moi, j’ai parfois l’impression d’être entourée d’amateurs…
– La prochaine fois offre lui des boîtes de soupe à la tomate à ta Mary, avec un peu de chance elle nous fera un Warhol, et là on pourra l’accrocher dans le salon !

Janine
− C’est quoi c’paquet, M’man ?
− Un’ surprise. On l’ouvre quand vot’pèr s’ra là.
− Le v’là, M’mam, on l’ouvre.
− R’gardez donc ! C’t’un cadeau de Mary ! C’est les pots de confiture que j’lui ai offerts. Elle les a peints. J’suis ben trop contente ! C’t’écœurant tell’ment qu’c’est beau !
− Tu trouv’ ? J’vois pas c’que des pots d’confiture ont de beau.
− C’est qu’t’es fermé à la poésie ! Et puis tu m’tannes, arrêt’ donc d’jaser et aid’ moi plutôt à leur trouver une place.
− C’est tout trouvé. Dans la cuisine.
− Jamais ! Dans la cuisine ya le collage que j’ai fait avec les dessins de nos filles quand elles étaient petites. On n’y touche pas. Le tableau, je vais le mettre dans le salon. Tiens, là, par exemple.
− Pas question. Là y a la photo de mes grands-parents. Tu voudrais me priver de mes racines ?
− Figure-toi que les confitures sont mes racines à moi. Une recette transmise de mère en fille depuis trois générations, au moins.
− Non, mais je rêve. Ça ne se compare pas voyons !
− Là t’as raison. Regarde donc comment Mary a rendu la lumière, les reflets. Pas une trace de coup de pinceau. C’est mieux qu’une photo. Peindre le quotidien des femmes, montrer la beauté des objets simples, c’est génial. Moi je trouve qu’il y a de la tendresse dans ce tableau.
− Votre mère débloque complètement.
− Pourriez pas arrêter de vous embrouiller ? Accordez-vous, enfin ! Nous, on a trouvé la solution.
− Les filles, qu’est-ce que vous faites ? Vous ne touchez pas au collage.
− M’man, ça nous émeut de voir comme tu apprécie nos gribouillages de quand on était mômes, mais nous on supporte plus de les voir, on a changé, faut avancer dans la vie.
− Ya pas que la vérité qui sort de la bouche des enfants, la sagesse aussi.
− Vous savez quoi ? Vous avez raison. Après tout il est pas mal là le tableau et il nous mettra faim dès le breakfast !
Allez, on va pas fair’ la baboune pour si peu, on fait la paix et toi, donn’-moi donc un bec, niaiseux, et pogne pas les nerfs ! J’vous propose une bonn’ tass’ de thé avec des tartines… de confiture !
Odile
– Un tableau mais Maman on dirait une photo ! Et des pots de confiture ! Tu ne vas pas me dire que c’est de l’art ! Je prends mon appareil photo et je te fais la même chose !
– Moi j’aime bien les couleurs et c’est Maman qui a fait ses confitures ! Elles étaient rudement bonnes. Ça se voit les pots sont presque finis !
-Toi quand c’est sucré !
– Allez les enfants vous n’allez pas vous disputer !
– Tu vas le mettre où Maman ?
– Je ne sais pas. Dans le salon ?
– Pour qu’elle le voie quand elle vient, ta copine Mary ? Alors plutôt dans la cuisine parce que c’est là que vous prenez le café.
– Non John, dans le salon pour qu’il ne s’abime pas. C’est une huile et …
– Moi je n’en veux pas au salon. Une histoire de confitures çà ne va pas au salon. Au salon on a déjà assez de choses sur les murs, ça suffit. Et tu le mettrais où ? A coté des photos de famille ? Au dessus de la cheminée, à la place de mes trophées de hockey ? C’est non !
– Mais Darling c’est un tableau d’un peintre …
– Un coloriage d’une copine … des confitures ! T’appelles ça de l’art ? Je veux pas critiquer mais …
– Elle est peintre, elle a exposé…
– Pas ici quelque part à Toronto mais jamais à Terre-Neuve. Nous on n’est pas assez fou pour mettre notre argent dans un tableau avec des pots de confiture. Un paysage de mer, un bateau dans les vagues, OK. De la confiture et en plus presque vides. Non c’est pour la cuisine, Mary a raison.
– Ah tu vois Dad dit comme moi !
– Forcément c’est toi la chouchoute !
– C’est pas vrai ! Il pense
– Chut on ne va pas se disputer pour ça !
– Manquerait plus que ça ! Se disputer pour une croûte ! Si je le retrouve dans le salon, je le décroche et je le mets à la cave. Je suis chez moi ici !
– Ok Darling ! Je l’accrocherai dans notre chambre sur le mur au dessus de la commode.
– Dans notre chambre ? Pas d’accord ! Pas de confitures là où je dors. Rien que d’y penser j’aurai faim toute la nuit. Non je vois pas où on pourrait le mettre. Dans le couloir qui va aux toilettes là y a rien et…
– Ah non je ne veux pas que Mary le voit là. J’aurais honte. En haut de la montée de l’escalier, sur le petit mur ?
– Tiens oui t’as pas tort. Ça irait bien de le mettre là. Je vais chercher marteau et clous … passe le moi ton chef d’œuvre ! Je vois pas ce que tu lui trouves à cette peinture mais si ça te fait plaisir …

DEFI 14 – écris moi une sculpture – Il s’agit de faire parler cette statue de femme. Nous l‘avions déjà mis en avant dans le défi d’écriture. Elle ne se laisse pas facilement apprivoiser. Mais elle est belle et moderne pour son grand âge. Trouvez son histoire, son mystère. Vous pouvez aussi choisir une autre sculpture, si vous préférez.
(Janine – Marc – Dorothée – Madeleine – Odile)

Janine – La rêveuse
La journée est radieuse sur l’Olympe. Les oiseaux chantent et les fleurs forment des tapis odorants que papillons et abeilles butinent du matin au soir. La jeune fille accoudée au balcon regarde au loin, elle semble rêveuse. En contrebas, sur la pelouse une de ses sœurs évolue entre jetés battus et entrechats.
– Polymnie, ma fille, je te cherchais. Que fais-tu là ? Toujours en train de rêvasser !
– Viens voir Maman les nouveaux pas de danse que répète Terpsichore, c’est magnifique !
– En effet, quelle grâce, quelle légèreté ! Ah je suis fière de mes filles, elles sont douées.
– C’est aussi que nous avons un maestro exceptionnel. Apollon nous aide constamment à progresser. D’ailleurs si nous voulons inspirer les hommes et les dieux, nous devons être au top !
– Et toi, es-tu prête pour le spectacle de ce soir ? Tu sais combien ton père y tient. Tu n’as pas vu Euterpe, par hasard ?
– Je l’ai vue partir par là avec sa flûte, en compagnie de Clio et de Calliope.
– Inséparables, celles-là. Bon, le temps passe et je ne sais toujours pas ce que je vais me mettre ce soir. En attendant je vais prendre un bain.
Mnémosyne s’éloigne et Polymnie va s’asseoir à l’ombre d’un arbre. Elle sort un parchemin de sous sa tunique et révise quelques hymnes. Mais bientôt elle retombe dans sa rêverie. Nous avons beau être une famille nombreuse, à part quelques chicanes sans importance, mes sœurs et moi nous nous entendons à merveille, bien que chacune ait développé une personnalité différente. C’est tout le mérite de nos parents qui ne nous ont jamais brimées. Compréhension, tolérance et liberté est leur devise. Il faut dire que notre père et ses frères sont les premiers à en profiter. Leurs frasques sont devenues légendes !
Mais nous, les Muses, nous sommes sages. Seuls les Arts nous passionnent, chacune dans son domaine.
Ah, voilà Thalie, toujours souriante, toujours gaie. Pas comme cette barbe de Melpomène qui fait des tragédies pour un rien. J’aime bien aussi Erato, une autre rêveuse et Uranie qui est toujours dans la lune.
Entre l’Olympe, l’Hélicon et le Parnasse nous n’allons pas bien loin et même si ces lieux sont fort plaisants et la compagnie des dieux bien agréable, il me vient parfois un accès de mélancolie et j’aimerais aller voir ailleurs, partir à l’aventure même. Quand Pégase vient s’abreuver à la source il me vient une envie folle de sauter sur son dos et de m’envoler avec lui vers d’autres cieux, d’autre horizons, découvrir le monde. Qui sait ? Un jour, peut-être.

Marc – Quelle peste !
Au départ je n’étais qu’une masse informe issue d’un vaste bloc de marbre. Sédiments pétrifiés depuis la nuit des temps, je subissais les caprices, les pressions et les fluctuations du manteau terrestre, secrétant un à un mes cristaux pour produire les plus fins et les plus réguliers des grains propices à la sculpture. Je patientais quelques millions d’années dans ma gangue de pierre, jusqu’à ce qu’une demi-douzaine de carriers finirent par m’extraire de ma veine. Portée par un attelage à plusieurs mules, puis chargée sur un navire marchand, on me transporta à destination de l’atelier de Zénodore installé depuis peu à Rome. Le célèbre sculpteur grec avait été chargé par Néron d’ériger une statue de bronze à sa gloire personnelle mais, néanmoins répondait à quelques commandes que de hauts dignitaires du régime ne manquaient pas de lui passer. Pour son plus grand malheur, Caïus Dominitius, à qui Néron devait le soutien du Sénat, avait une fille prénommée Julia capricieuse, colérique et tyrannique qui exigea un jour de son père qu’il commandât une statue d’elle-même au grand Zénodore. Le pauvre Caïus, faible devant sa fille et tout incapable de refuser, accéda à sa demande et déboursa une belle somme d’argent pour que le maître accepte de se mettre immédiatement à l’ouvrage et presque autant pour me faire venir d’une des plus prestigieuses carrières de Carrare.
En petite fille gâtée Julia se rendit très rapidement tellement insupportable aux yeux du sculpteur qu’il envisagea de renoncer. On se mit alors en quête d’une esclave ayant la même morphologie que Julia pour qu’elle remplace cette dernière pendant les longues séances de pose que mademoiselle ne supportait pas et qu’elle trouvait trop longues, trop pénibles, trop tout.
Zénodore possédait un coup de ciseau à pierre qui me procurait un plaisir sensuel, et à mesure que l’œuvre avançait, soumis aux chocs du maillet sur son burin incisif, je sentais la jeunesse et la féminité m’envahir et soumettre ma charpente tellurique à son désir artistique. A l’aide de compas d’épaisseur le maître prenait quantité de mesures sur l’esclave docile et vérifiait sans cesse leurs correspondances sur moi, rectifiant délicatement la courbure d’un muscle ou le tombé de la toge. Quand il ne resta plus qu’à exécuter le visage de Julia, celle-ci, non sans avoir fait preuve de mauvais esprit, se plia à l’exercice des mesures au compas, mesures que Zénodore prenait soin de noter sur de petites tablettes en cire. Il s’était remis à l’ouvrage fatigué par les enfantillages de son modèle et après m’avoir débarrassée des marques du ciseau à l’aide de grès pillé et d’eau, Zénodore avait entrepris de me polir en usant d’une pierre ponce et de tessons de faïence. Toutes ces opérations comparables à de multiples et incessantes caresses amoureuses avaient pour but d’adoucir et de rendre ma surface lisse et lumineuse comme la peau d’une jeune fille nubile.
Quand vint le jour où Zénodore dévoila son œuvre à Caïus Dominitius et sa fille, cette dernière poussa un hurlement qui retentit à travers tout le forum et jusqu’au mont Palatin :
– Mais je suis horriiiiiiible ! Je le crois pas ! Mais regardez-moi ce nez ! criait-elle dans une plainte hystérique, mais comment il m’a fait trop moche le… le… le métèque !
Excédé, Zénodore, d’un coup de maillet bien frappé fit éclater le nez de Julia… enfin le mien !
Sous le choc Julia resta bouche bée, Caïus Dominitius qui devait rêver depuis longtemps de pouvoir accomplir ce geste sur l’original eût un sourire satisfait. Moi qui en ris encore, je suis restée de marbre.

Dorothée
Elle avance, tête haute et regard porté vers le lointain. Tenant sa cape devant elle, comme une armure, elle transperce la foule, ne prêtant aucune attention aux voix qui s’élèvent alors qu’elle se fraie un chemin. Elle a décidé d’être parmi eux ce jour là, mais elle veut être aux premières loges. Qu’importe le qu’en dira-t-on.
Ses cheveux ondulés tombent en cascade sur sa nuque, sa blondeur ne passe pas inaperçue. Autour d’elle, les murmures se font de plus en plus insistants, et elle commence à sentir une certaine résistance physique. Serrant sa cape plus fermement, le poing presque crispé, elle tente de rester impassible et d’avancer, coûte que coûte. Plus que quelques mètres et elle y sera. De ses grands yeux clairs elle fixe son objectif. Son regard perçant et froid en transit certains, tandis que d’autres essaient de la ralentir en tirant son vêtement. Elle manque de trébucher, se rattrape et franchit les premiers rangs.
La voici enfin, fière et heureuse d’avoir réussi. Désormais plus rien ne compte, plus personne ne peut l’atteindre. Elle se réfugie dans sa bulle de silence, desserre le poing et lâche sa cape. Les murmures s’arrêtent, les mouvements de la foule aussi, le temps semble suspendu. Malgré l’interdiction faite aux femmes d’y participer, Hélène a décidé d’affronter les hommes aux jeux olympiques.

Madeleine
La belle Aliane est née d’un père sévère mais aimant et d’une mère joyeuse qui s’adonnait aux arts et comptait parmi ses amis plusieurs peintres et de nombreux sculpteurs. Aliane a hérité du caractère heureux de sa mère et de la droiture de son père. De sa mère, elle a également reçu ses magnifiques boucles longues et noires qui encadrent son visage mystérieux.
Sa mère est malheureusement décédée alors qu’Aliane était encore enfant.
Cette dernière vit avec son père à une époque troublée. Rome vient de connaître un changement d’empereur et son père qui s’était affiché en faveur de l’ancien dirigeant a été fait prisonnier.
Aliane, elle, a pu s’échapper grâce à l’aide d’Aldo, un ami sculpteur de sa mère. Elle a cousu dans l’ourlet de sa jupe les pièces d’or que son père lui a glissées juste avant d’être emmené.
Dorénavant, Aliane se déplace surtout de nuit pour ne pas être ennuyée. Elle serre alors contre elle une épaisse cape de laine qui a appartenu à sa maman et dans laquelle elle peut, dans sa fuite, s’enrouler pour dormir.
Aliane, issue d’une famille patricienne, est désormais une migrante.
Elle a dans les yeux la détermination d’une jeune femme qui a décidé de prendre son destin en main.
Ce soir, elle montera dans une barque qui l’emmènera vers d’autres contrées où elle ne devra plus se cacher et où elle pourra trouver du travail pour se nourrir parce qu’elle sait que ses belles pièces d’or ne dureront pas éternellement.
Aldo n’a plus jamais entendu parler d’Aliena. Il ne sait pas ce qu’elle est devenue.
Quelques années plus tard, il a décidé de dédier une sculpture à sa beauté, ainsi qu’à celle de sa mère qu’il chérissait.

Odile
« Eh la belle ! Eh bien regarde par là !
Tu fais la fière ! Dommage ! On aurait pu causer ! Mais je ne veux pas te sortir de tes pensées. T‘as de beaux yeux, un air rêveur, de vraiment beaux yeux. T‘es pas mignonne, t‘es belle. Je sais de quoi je parle, je suis sculpteur. Des femmes, des beautés, j‘en ai vu, vêtues ou dévêtues, plein mon atelier. Des belles comme toi, quelques unes mais pas souvent. J‘en cherche, des muses, des visages, des silhouettes qui inspirent, qui donnent envier de façonner la pierre, de choisir un marbre veiné de rose, transparent, de polir la surface pour rendre la sculpture presque vivante.
Tu ne dis rien, mais tu écoutes. Ça t‘intéresse que …
Tu sais, je suis connu, pas de ces tripatouilleurs qui manient grossièrement le burin. Demande en ville, on te le dira. Je suis célèbre. Vendre ton effigie. Ne crains rien, on ne saura pas que c’est toi. Je te garderai tant que je ne trouverai un client digne de toi, un athénien.
Tu tournes la tête et tu souris, tex yeux brillent. Que te voilà gracieuse !
Nue ? Tu as peur ? Non comme tu étais là, dans cette pose là, ton étole prise dans ta main et ton air rêveur. Cet instant où tu étais ailleurs, prise dans tes pensées.
Alors tu viens ? C‘est pas loin, au bout de la rue. Ton mari n’en saura rien. Je crois bien que tu seras la seule que je garderai pour moi, une muse dans mon petit jardin. »

DEFI 15 – au théâtre – Nous parlons aujourd’hui théâtre, marionnettes ou masques. Un spectacle vous a marqué ; vous avez eu peur, vous avez été ému. Écrivez une lettre à une amie ou à un parent pour raconter votre ressenti.
(Janine – Madeleine – Odile – Dorothée – Odile)

Janine – Le théâtre
Tu me demandes dans ta lettre comment m’est venu cet amour du théâtre.
C’est la faute à Parsifal.
J’avais onze ans à peine lorsque j’ai assisté à une représentation, à Varsovie. Une sorte de fulguration. Je me suis senti emporté dans une autre dimension entre réel et irréel, littéralement envoûté. J’avais oublié où j’étais et même qui j’étais.
Qui j’étais, à l’époque j’avais du mal à le comprendre. Mes parents avaient fui la guerre civile espagnole et s’étaient réfugiés en France où je suis né. Puis les caprices de la politique nous conduisirent en Pologne. Je me sentais tiraillé de tous côtés, sans une identité précise. Mais ma rencontre avec Parsifal, fut une révélation, un déclencheur. Le théâtre serait ma patrie. J’y ai consacré toute ma vie.
Du plus loin que remontent mes souvenirs, depuis ce théâtre en carton, fait avec une boîte de chaussures, qui abrita mes rêves d’enfant, je n’ai cessé de poursuivre le même but, recréer la magie et faire renaître les émotions qui m’avaient bouleversé afin d’emporter les spectateurs dans mes rêves, dans le monde fantastique et poétique que je créais pour eux. Ou pour moi?
C’est ainsi que je suis devenu un fou de théâtre.

Madeleine
Chère Elise,
J’espère que tu te portes bien en ce mois d’octobre. J’imagine que, dans ta région du Canada, tu vois déjà des signes précurseurs de l’hiver. Avez-vous eu « l’Été des Indiens » cette année ?
Comme je sais que tu adores les marchés populaires, je ne peux m’empêcher de te raconter ce que j’ai pu observer ce matin au Marché du Centre.
L’homme avait dû poser l’enfant encore tout endormi et bien emmitouflé dans son anorak, à l’arrière de la camionnette ce matin pour laisser ce jeune corps récupérer. Le fleuriste est un habitué du marché du dimanche matin, amis c’est la première fois que je le vois avec son petit garçon. L’emplacement lui est réservé, juste à côté de son concurrent. Mon imagination s’est tout de suite emballée. L’homme avait peut-être observé les talents d’acteur de son jeune fils hier soir lorsqu’il avait demandé une part supplémentaire de dessert à sa mère, il a vu son potentiel de boniment et il a pensé que l’enfant, du haut de ses quatre ans lui serait utile ce matin au marché.
Ils sont arrivés, le père a tout installé, ses bac à fleurs, son étal pour présenter des pièces décoratives de saison, des couronnes de feuillages et de branchages aux baies rouges et oranges.
– Tiens, monte là, Gino, lui a-t-il dit
– Papa, tu m’aides?
Le fleuriste a soulevé le petit garçon et l’a déposé sur son étal.
Pour l’occuper, il l’a encouragé
– Prends ce bouquet-là dans les mains, Gino, et fais un peu le clown comme hier soir pour attirer les clients.
Quand l’homme eut fini de ranger ses fleurs, il se retourna et n’en crût pas ses yeux.
Son gamin de quatre ans avait vraiment des talents d’acteur. Plusieurs clients, amassés, ne pouvaient le quitter du regard.
– Regardez comme elles sont jolies ces petites fleurs, eh Madame, regardez par ici ! Elles feront tellement plaisir quand vous les offrirez, ou vous pouvez les garder pour vous aussi !
Gino sautillait sur les planches de l’étal, ses bras de petit garçon s’agitaient pour attirer l’attention du client. Du haut de ses 4 ans, il adorait être le centre de l’attention, cela se voyait, et son père put vendre ses bouquets comme des petits pains !
La scène m’a émue et quand j’ai observé le père, je crois bien que lui aussi avait la larme à l’œil.
Il se disait peut-être que son fils avait un avenir tout tracé d’acteur et cela lui a fait plaisir.
Porte-toi bien, chère Elise, et donne-moi vite de tes nouvelles !
Odile
Un tout petit théâtre avec des figurines à fil et une coulisse. L’enfant avait tout de suite compris le maniement de Pinocchio, décrété que ce personnage masqué était le méchant et que l’autre habillé de noir le gendarme. Un mot qu’il avait du mal à prononcer. La fiancée de Pinocchio ne l’intéressait, elle était dans son sachet sur la table.
Le petit bonhomme avait demandé à ce que le petit théâtre soit installé sur la table et ensuite il s’était concentré sur les marionnettes. J’entendais sa voix de loin, les intonations différentes, les cris, les dispute. J’apparaissais par jeu quand le gendarme se fâchait et que des cris retentissaient.
Le petit garçon tournait la tête vers moi et me rassurait : mais non mamie c’est pas de chose. Pinocchio c’est pas vrai.
Un peu plus tard attirée par un silence intrigant je retrouvais l’enfant installant un public de peluches devant le théâtre. Et un peu plus tard j’aperçus de loin pour ne pas déranger le metteur en scène en herbe, les contorsions du petit bonhomme pour voir le théâtre du côté du public tout en manipulant les marionnettes. L’entreprise était difficile. Mais comme il me l’expliqua plus tard, sinon, mamie, on ne voit rien.
Il suggéra que je fasse avec mon téléphone une petite vidéo pour qu’il puisse activer les personnages et ensuite visionner le résultat. L’après-midi passa très vite, les versions des méfaits de Pinocchio furent multiples. Jamais Pinocchio n’échappa aux représailles de la loi.

Dorothée
Ils sont plus de 40 sur scène. Leurs costumes aux couleurs vives donnent le ton, la musique est rythmée, joyeuse. Au fond, derrière eux, un écran sur lequel passent des images, une ambiance de ville en mouvement, de frénésie de tous les instants. Le spectacle est partout : on ne sait plus où donner de la tête, entre une musique et des chants qui nous envoûtent, des danses rythmées qui nous emportent, et un arc-en-ciel de couleurs qui nous éblouit. Nul besoin de parler cette langue aux sonorités chatoyantes pour comprendre l’histoire qui se joue devant nos yeux. L’amour s’en donne à cœur joie, leur bonheur est contagieux, le rythme aussi. Bientôt la salle se met à applaudir en suivant le son des tambours, les spectateurs se déhanchent, debout. Et quand nos héros tentent de nous faire chanter les quelques mots du refrain final, c’est dans un feu d’artifice de musique et de couleurs que danseurs et spectateurs communient ensemble. Bollywood nous a conquis.

Odile
Chère Amélie
Les enfants sont repartis. Leur séjour s’est si bien déroulé que tant de bonheur a revigoré mon cœur, mieux que les vitamines et les médicaments du médecin.
Les petits surtout ont été charmants. Comme je sais comme tu aimes les détails.
Voilà une scène croqué du bout de la plume qui devrait te donner une lecture plaisante pour la fin de matinée.
J’ai trouvé dans une librairie près de Santa Cécilia dans le trastevere un tout petit théâtre avec des figurines à fil et une coulisse. Un de mes petits fils, le plus jeune, il a juste 5 ans a très vite compris le maniement de Pinocchio et décrété que le personnage masqué de noir était le méchant et que l’autre habillé aussi de noir le gendarme. Un mot qu’il avait du mal à prononcer. La fiancée de Pinocchio ne l’intéressait pas, une fille. Elle est encore dans son sachet sur la table.
Le petit bonhomme m’a demandé d’installer le petit théâtre sur la table et ensuite il s’est concentré sur les marionnettes. J’entendais sa voix de loin, les intonations différentes, les cris, les dispute. J’apparaissais par jeu quand le gendarme se fâchait et que des cris retentissaient.
Le petit garçon tournait la tête vers moi et me rassurait : mais non mamie c’est pas de chose. Pinocchio c’est pas vrai.
Un peu plus tard, attirée par un silence intrigant, je retrouvais l’enfant installant un public de peluches devant le théâtre. Et en fin de matinée j’aperçus de loin pour ne pas déranger le metteur en scène en herbe, les contorsions du petit bonhomme pour voir le théâtre du côté du public tout en manipulant les marionnettes. L’entreprise était difficile. Mais comme il me l’expliqua plus tard, sinon, mamie, on ne voit rien.
Il suggéra que je fasse avec mon téléphone une petite vidéo pour qu’il puisse activer les personnages et ensuite visionner le résultat. Nous avons mangé et ensuite l’après-midi passa très vite, les versions des méfaits de Pinocchio furent multiples cependant jamais il n’échappa aux représailles de la loi.
A aucun moment, nous nous sommes ennuyés, les plus grands ont profité du beau temps en foot course aux trésors au jardin.
Le plus jeune n’a pas rejoué au théâtre. Il a souhaité que je le garde pour une autre fois.
Voilà un peu de ces vacances d’automne.
Je t’embrasse. Nous nous reverrons fin novembre sans doute à Paris
Mathilde

DEFI 16 – Une figure grimaçante… qui fait peur, qui dégoûte, qui agresse… Deux possibilités d’écriture : écrire un texte à la forme négative ou écrire un texte de science fiction.
( Janine – Janine – Dorothée – Odile)

Janine
La Planète des Pierres Vivantes
L’astronef se posa en douceur malgré le terrain caillouteux.
Dans la salle des écrans, à la base spatiale, un tonnerre d’applaudissements salua l’atterrissage.
Trois hommes vêtus de combinaisons spéciales descendirent du véhicule.
Des caméras fixées à leur casque transmettaient les images.
Leur mission était de recueillir le plus d’informations possibles, ainsi que des échantillons du sol. Le reste de l’équipage, resté à bord, observait leur progression. Soudain dans les casques retentit un avertissement. «Attention aux pierres, elles bougent !»
Les trois hommes se virent bientôt encerclés par les pierres, mais devant eux s’ouvrait comme une voie. S’y sentant invités ils la suivirent et parvinrent à une grotte. Avec étonnement ils découvrirent une grande salle voûtée au milieu de laquelle trônait une pierre dressée, comme un énorme dolmen. Autour d’elle étaient disposées en cercle d’autres pierres de tailles différentes. Une vibration dans l’air et une force étrange les empêcha d’avancer. Une voix résonna dans leur tête.
– Qui êtes-vous et que venez-vous faire ici ?
– Notre planète est menacée d’extinction. Notre mission est de chercher un lieu où établir une colonie. Nous venons en amis.
– Vous mentez. Vous êtes des prédateurs. Partout où vous avez posé le pied vous avez apporté guerre et destruction. Nous ne vous laisserons pas faire. Partez tant qu’il est encore temps.
– Il n’en est pas question ! Nous nous défendrons et nous avons les moyens de vous anéantir.
– Impossible car en nous réside la Vie. Nous en sommes les gardiens et les garants. Vous ne pouvez la détruire. Maintenant sortez et partez.
Celui qui semblait être le chef des astronautes dégaina le pistolet laser qu’il portait à la ceinture et il le pointa sur le dolmen, mais avant qu’il n’ait pu tirer une pierre vint frapper son poignet et fit tomber l’arme. Il la ramassa et donna l’ordre à ses compagnons de regagner l’astronef.
Les pierres s’étaient amassées devant l’entrée de la grotte. Pour se frayer un chemin les trois hommes tirèrent dans le tas, plusieurs volèrent en éclats. Mais au lieu de retomber sur le sol les éclats, pointus et acérés, s’abattirent sur les intrus. En un éclair leurs combinaisons furent réduites en lambeaux et les hommes lapidés.
Le véhicule avait subi en même temps une attaque massive des pierres qui, comme des boulets de canon, l’avaient frappé de tous côtés le réduisant en quelques secondes en un tas de ferraille.
La consternation régnait maintenant au centre spatial où tous avaient assisté, impuissants, à l’échec de la mission.
La Planète des Pierres Vivantes avait retrouvé le silence et la paix. Pour l’éternité.

Janine – Le monstre
…Un mugissement sourd, la course folle des adolescents dans les couloirs obscurs du labyrinthe…
Non, pas cette année. Un homme intrépide a décidé de mettre un terme à ce rite macabre. Il risquera sa vie pour sauver celle des jeunes Athéniens.
La lle du roi lui a donné une pelote de l d’or dont il a xé une extrémité sur la porte. Il avance en la dévidant, une courte épée à la main. Une puissante odeur de musc et d’urine imprègne l’atmosphère. Les mugissements de la bête résonnent dans les couloirs. L’homme avance sans hésitation.
L’odeur est insupportable. Il débouche dans la salle où le monstre l’attend. Terrifiant.
Il a des cornes acérées comme des lames, des babines retroussées sur des crocs de loup. Il pose un regard noir sur l’homme et racle le sol de son sabot puis il charge. L’épée s’enfonce dans sa gorge et un ot de sang s’échappe de la blessure. Il tombe, son regard chavire et s’éteint.
L’homme a accompli sa mission, il part avec la fille du roi.

Dorothée
Non, non, pas celle là, non !
Je n’en veux pas de cette pomme. Elle ne me fait pas peur, mais je ne veux pas la manger, ni même simplement la voir. Ni fruit ni monstre, elle ne ressemble à rien. Rien de connu, rien de bien engageant non plus. Je n’ai pas voulu la croquer à pleines dents, mais on dirait que de son côté elle n’a pas l’air d’hésiter. Ses dents ne pourraient sûrement pas se refermer sur ma peau, mais je préfère ne pas tenter le diable. Le diable, justement. Ce n’est peut être pas lui qui s’est ainsi travesti, mais on n’est pas loin. Ces grandes canines pointues, je ne voudrais pas les voir s’enfoncer dans ma chair. Et cette langue, pas aussi rugueuse que celle d’un animal sauvage, elle ne m’inspire pas trop.
Cette couleur, celle du diable aussi. Ou de la mort dans certaines civilisations. Cela n’a rien de prometteur. Je n’ai jamais aimé le rouge d’ailleurs.
Je ne sais pas ce qui ne plait pas dans cette pomme, mais je n’en veux pas.
D’ailleurs ce n’est pas une pomme. Ce n’est rien d’autre que le fruit de mon imagination.

Odile
C’est une belle après midi d’automne. Les arbres dorés, l’air encore doux et ce parfum fumé des feux de feuilles mortes dans les jardins. Marie se promène au verger et se trouve stoppée, elle tente de dégager son épaule qu’elle croit prise par une branchage basse. Non une pomme a attrapé son pull au niveau de l’épaule et maintient son étreinte entre ses dents. Oui une pomme croqueuse de chair humaine. Vous rêvez, vous aimeriez rêver mais pas du tout. Pas moyen de se libérer et rien ne fait penser à une farce, a un piège de plastique laissé par une petit enfant malicieux.
Cet arbre planté, il y a deux ans, a grandi très vite. Issu d’une mutation transgénique, il a été créé de toute pièce en laboratoire. Cet arbre ne vous a jamais plu, c’était pour faire plaisir à un expert agronome de vos amis. Il vous fait peur et vous n’êtes pas la seule. Aucun oiseau ne s’y perche, jamais un chat ne l’approche, même l’herbe à ses pieds n’arrive pas à prospérer.
Vous tentez de vous arracher à la pince de crocs acérés. Le fruit très rouge salive. La langue énorme sort entre les mâchoires entrouvertes une seconde. Cette bouche méchante n’a pas d’yeux juste des canines de félin monstrueux.
Heureusement vous avez un sécateur dans votre panier et d’un geste rapide de la main gauche vous séparez le fruit de la branche. La partie n’est pas finie. La pomme pend maintenant à voter pull déformant l’épaule. Vous sentez l’étreinte se renforcer. Les dents forment une pince bloquant le tissu dans la bouche fermée. Par chance la laine est trop épaisse pour que votre peau soit en danger. Vous courez jusqu’à la maison appeler Jacques, votre mari.
Il sort sur la terrasse en vous voyant arriver affolée.
Son visage traduit la stupeur devant cette pomme… accrochée…
« Je t’aide. Défais ton pull la par la tête. N’y touche surtout pas ! »
Le pull est étalé sur la table de la cuisine. La mâchoire reste serrée. Le fruit reprend une forme ronde. La peau rouge change de couleur et tourne au brun.
Mon mari assisté comme moi à cette agonie avec horreur. Il va chercher une de nos cloches a fromages, que j’utilise pour protéger mes tartes des mouches et la plaque sur la pomme.
Nous nous regardons effarés et tombons dans les bras l’un de l’autre.
Mon mari s’écarte et murmure :
« Cet arbre… on l’abat et on le brûle ? Tu réfléchis mais je ne vois pas d’autres solutions. »
« Prévenir l’institut agronomique ? »
« Sûrement pas ils nous traiteraient de fous… ou ils le savaient et nous on… »

DEFI 17 – Ecrire l‘enfance. L’aventure continue : nous avons tous en mémoire une comptine
amstramgram … il était un petit navire illustré ici … vous laissez cette comptine tourner dans votre tête et vous fermez les yeux pour lui trouver un cadre, celui de l’enfance. Des voyages en voiture, la cour de récréation… et vous écrivez !
(Madeleine – Janine – Odile – Dorothée – Marc – Loretta – Ludmilla)

Madeleine
Je n’oublierai pas ce voyage en famille en Yougoslavie. Nous parlerions aujourd’hui plus précisément de la Croatie.
Les premiers pays traversés au départ de la Belgique m’étaient familiers mais au fur et à mesure que nous nous rapprochions de notre destination finale, l’air devenait plus chaud et les paysages de plus en plus brûlés par le soleil. Mes parents conduisaient à tour de rôle sur les routes et autoroutes. Nous, mon frère, ma sœur et moi, nous égrenions comptines, charades, puis jeux de mémoire et puis nous nous endormions quelque temps. Qu’il était long, ce voyage !
Je me réveillai tout à coup. Les portières claquaient, papa avait demandé à Maman de prendre le volant. Papa, qui avait appris à conduire dans la brousse africaine des années cinquante avait une confiance illimitée dans les talents de conductrice de Maman qui avait la main sûre d’un excellent pilote.
Un regard par la fenêtre me fit comprendre la raison de ce changement à cet endroit. En contrebas, je vis le nombre de virages périlleux déjà parcourus, mais ceux qui se projetaient devant nous, avec leurs profonds précipices me parurent encore plus féroces. Maman s’assit au volant le visage tendu. Quand j’aperçus la mer à pic quelques centaines de mètres plus bas, et ce sans qu’aucune rambarde d’aucune sorte ne nous protège du précipice, les cadavres de voitures et de camions échoués, parfois même accrochés aux falaises, mon estomac se serra, et nous les enfants, ne dîmes plus rien pour ne pas troubler la courageuse conductrice qui détenait entre ses mains notre destin. Son front ruisselait sous la chaleur et l’effort à éviter les véhicules arrivant en trombe en sens inverse sur la route étroite. Nous nous trouvions du côté du vide.
Par les fenêtres ouvertes, nous entendions les bruits des vagues venant s’écraser contre les parois rocheuses.
Et les cigales étaient désormais les seules à entonner des comptines.
Janine
Elle descend de la montagne à cheval…
C’était il y a très longtemps. Enfant, j’avais été envoyée en colonie de vacance, plusieurs années de suite, dans la citadelle de Saint-Jean-Pied-de-Port, dans le pays basque.
Magnifique. Sauf que je détestais aller en colonie ! Deux mois à tirer. Le bagne ! Entre Lynx et Loup Brun, les chefs. Heureusement l’infirmière m’avait à la bonne car chaque année, j’ignore pourquoi, je m’évanouissais et je passais huit jours en observation à l’infirmerie, échappant aux corvées et aux veillées où je m’ennuyais.
Heureusement il y avait les sorties. Chaque dimanche les matchs de pelote basque. En semaine les marches dans les sous-bois et dans les prés en chantant des chansons. Un kilomètre à pied… qui usait nos souliers, promenons nous dans les bois… le roi, sa femme et le petit prince qui venaient nous serrer la pince… et elle descend de la montagne à cheval…
Cette chanson-là, je l’avais complètement oubliée. Et puis bien des années plus tard, voilà qu’elle surgit du fin fond ma mémoire dans des circonstances inattendues. Je marchais avec mon mari sur un sentier de forêt en Italie. Et sur le bas-côté du sentier j’aperçois un lys comme je n’en avais jamais vu. Orange, tacheté de noir. Je voulus le voir de près, pas le cueillir, je le jure. J’ai grimpé et j’ai glissé sur l’herbe mouillée. Un crac. Malléole fracturée. C’est une simple foulure dit mon mari. Mais comme je ne pouvais poser le pied par terre, plein d’initiative, il me fabriqua des béquilles avec des branches. Impossible de marcher. Il dut, bon gré mal gré, me porter sur son dos pour redescendre et rejoindre l’hôtel.
Et là, dans ce sentier au milieu des bois, bordé de fossés profonds, voilà que de manière inattendue surgit de ma mémoire cette chanson qui avait égayé mes vacances en colonie «Elle descend de la montagne à cheval…!» Le bon sens me conseilla de la chantonner en silence, car je risquais fort de finir dans le fossé.
Odile
Tra la la la laire
Il chantonnait en sautant d‘un pied sur l‘autre. Il portait son doudou et l’encourageait tralalalalaire à chanter avec lui. Il approchait de l‘escalier qu‘il savait dangereux. Trois fois il était tombé dans ces marches là. Il n‘y pensait pas.
Amstramgram disait il pic et pic et colegram… de bour et bourre et ratatam on n‘entendit qu‘un cri de douleur.
Quand Mamie est arrivée affolée, il était sur ses pieds, se frottant les genoux parce qu‘elle lui disait de frotter pour faire passer le coup et le visage de l‘enfant afficha un sourire forcé : pas de chose Mamie. J‘ai même pas tout dévalé.
Il frictionna le doudou, Jack qui en fait était une dame, parce que lui aussi avait eu très peur.
Mamie proposa de prendre l‘ascenseur pour éviter les méchants escaliers ou un monsieur s‘était un jour cassé la jambe… dis moi son nom, Mamie. il est tombé tout l‘escalier, lui ? Moi juste un petit bout…Quelques minutes plus tard, Mamie lisait une histoire de mange-doudous, un monstre affreux qui avalait tous les doudous… et le petit bonhomme s‘endormait après toutes ces émotions.

Dorothée
Il était un petit homme, pirouet-te cacahuè-te…
Et il faisait des pirouettes tout en chantant dans l’escalier de la maison de ses grands-parents. L’escalier menait aux chambres, le petit bonhomme passait la journée à le monter et le descendre malgré les avertissements des plus grands, « tu vas tomber, fais attention »…
… un petit homme, qui avait une drôle de maison, qui avait une drôle de mai-son.
Sa maison est en carton, pirouet-te cacahuè-te…
Le matin même il avait voulu construire une cabane avec ses cousins, dans un grand carton trouvé dans le garage. Quelques coups de ciseaux par-ci, quelques coups par-là, une décoration sommaire au feutre, et le tour était joué. Mais la cabane n’avait pas résisté plus d’une heure.
Ses escaliers sont en papier, ses escaliers sont en papier.
Si jamais vous y montez, pirouet-te cacahuè-te…
Il continuait ses pirouettes, en chaussettes, dans l’escalier glissant. Et la prédiction de ses grands-parents finit malheureusement par se réaliser, le petit garçon tomba dans l’escalier dans un grand fracas.
Vous vous casserez le bout du nez, vous vous casserez le bout du…
On l’entendait hurler à l’autre bout de la maison, le sang qui coulait de son nez tachait l’escalier. Le petit garçon prit peur à la vue de ces auréoles rouges, mais d’une petite voix fluette, comme pris en flagrant délit de désobéissance, il chantonna tout doucement…
On lui a raccommodé, pirouet-te cacahuè-te, on lui a raccommodé, avec du joli fil doré…
Dis, grand-mère, tu as du fil doré ?

Marc
– Celui-ci l’a vu !
Le grand-père a saisi le pouce du petit garçon coincé sur ses genoux, et l’a secoué doucement.
L’enfant a ouvert grand ses yeux étonnés.
– Celui-ci l’a attrapé ! a dit le grand-père en agitant le petit index.
L’enfant a souri timidement et s’est laissé prendre le majeur.
– Celui-ci l’a fait cuire !
L’enfant a ri franchement.
Prenant une grosse voix en remuant l’annulaire du garçonnet inquiet, le grand-père a continué :
– Celui-ci l’a mangé !
Et pliant l’auriculaire dans le creux de la main du gamin pour en chatouiller la paume, il a ajouté :
– Mais le petit qui n’a rien eu est tombé dans l’étang !
Le visage du grand-père s’est illuminé quand l’enfant un peu contrarié a dit :
– C’est toujours les petits qui n’ont jamais rien.

Loretta
« Drrrrrrrrring !
La maîtresse hoche la tête, le signe d´assentiment que toutes attendaient. Elles se lèvent d´un seul mouvement, et ça se faufile et ça pousse vers la sortie, dehors enfin ! C´est la ruée à qui atteindra la première le seul platane de la cour de récré autour duquel on peut faire la ronde. Les plus hardies arrivent à le prendre d´assaut. Les éternelles perdantes replient sur la marelle, les gourmandes cherchent un coin tranquille pour consommer leur pain au chocolat, les bosseuses s´asseyent sur les marches du perron et sortent un bouquin écorné de leur poche. Autour de l´arbre, les joues, picotées par le vent de cet automne arrivé prématurément ne tardent pas à se colorer tandis que les jambes gercées- les chaussettes à l´élastique lâche les ont depuis longtemps abandonnées en proie du froid – sont déjà passablement rougies ici et là par la teinture d´iode passée sur les écorchures. La ronde, après le jeu de balle, c´est peut–être le plus ancien des divertissements d´enfants. La meneuse de la bande – il y en a toujours une, les cheveux en broussaille, la jupe écossaise qui a déjà vu deux ou trois générations de sœurs, le regard dur – décide quel sera le jeu dans le jeu. Deux « élues » sortent du cercle, s´appuient au tronc. Et ça tourne à toute vitesse autour d´elles, au rythme de la rengaine.
« Entre les deux – mon cœur balance …. je ne sais pas – laquelle aimer des deux… »
Les deux au centre, le regard anxieux, suivent les mouvements de la tête sous la tignasse brune. La sélection va se faire, seront – elles gagnantes, perdantes ?
C´est son nom qui est chanté à tue–tête.
« …. c´est pas toi que j´aime – mon p´tit cœur n´est pas fait pour toi – il est fait – pour celle que j´aime… »
Sa voisine est prise par la main et réintégrée dans le cercle. Elle, elle reste au pied de l´arbre et s´assied sur le métal froid qui l´entoure. C´en est fait. Elle n´est pas aimée.
Drrrrrrring ! Il faut regagner la salle de classe. Deux larmes strient ses petites joues devenues pâles ».

Ludmilla – Souvenir de Pâques
« Vaisselle cassée c’est la fessée, vaisselle foutue pan pan cul cul… »
J’avais l’habitude de ses colères bruyantes. Il était préférable de s’éloigner car on aurait pu croire qu’une douzaine de verres et d’assiettes faisaient la bamboula dans la maison. Mieux valait me réfugier dans les toilettes ou monter dans ma chambre pour lire, ou encore retrouver la chienne au fond du jardin. Et laisser passer l’orage !
J’avais 8 ans, j’étais venue chez ma grand-tante pour les fêtes de Pâques ; j’y retrouvais aussi et heureusement ma grande copine Viviane de la maison voisine. J’aurais tellement aimé qu’elle soit invitée. C’était un jeudi et les trois jours suivants promettaient d’être agréables et gourmands. Chasse aux œufs dans le jardin, friture, fondants, poule en chocolat avec un gros ruban vert, ou jaune… Mais à la minute même où je proposais d’aller avec elle faire des courses, elle me coupa la parole :
– Demain ma petite, ce sera omelette aux pommes de terre et salade, on ne mange pas de viande le vendredi Saint ! et puis ferme cette fenêtre, le vent ça m’énerve ! rajoute-elle avec fermeté.
– On aura quand même une tarte au sucre ? C’est pas interdit le sucre le vendredi !
– Oh c’est bien parce que tu es là tu sais, sinon mes yaourts auraient très bien fait l’affaire !
Je me suis dit que ce ne serait encore pas cette année que j’adoucirais l’humeur de ma grand-tante !
Des fois j’ai envie d’avoir une baguette magique…

DEFI 18 – pauvre poète – Notre défi 18 nous emmène dans la mansarde du pauvre poète. Il brûle ses livres pour se chauffer. Faut-il le plaindre ? Vous avez le choix :
– Faire parler un ami qui se moque de lui et le force à se lever.
– deviner ce qu’il peut bien écrire
– écrire sa plainte et sa mélancolie.
(Yvonne – Ludmilla – Madeleine – Dorothée – Janine – Odile)

Yvonne
Ah ! Misère ! La peste soit de cet hiver glacial qui n’en finit plus, il y a de la neige partout et il pleut dans ma mansarde, j’ai dû m’abriter sous un vieux parapluie ouvert au-dessus de ma paillasse et accroché au mur. Il fait un froid de canard et je ne peux même pas allumer le poêle, j’ai bien brûlé une pile de feuillets et j’aurais voulu en faire de même avec une autre liasse de mes œuvres, mais j’ai hésité car au fond je ne voulais pas les perdre, et voilà que la bougie s’est éteinte, je n’ai plus de feu ! Plus rien à manger, plus rien à me mettre, mes vêtements ne sèchent pas à cause de l’humidité ambiante. Je suis seul, enfoui sous une vieille couverture effilochée, enveloppé dans mon éternelle robe de chambre rapiécée, à chercher vainement l’inspiration, qui ne vient pas ! J’ai beau compter et recompter les pieds des vers, écrire un hexamètre sur le mur, rien à faire, je n’y arrive pas ! C’est que, comble de malchance, j’ai perdu ma muse ! Lasse de tant de misère, Greta a pris la clé des champs, elle m’a quitté, oubliant son bonnet rouge et son pendentif qui sont restés là, accrochés à côté de la porte, avec un billet d’adieu… Il fera bientôt nuit et je n’y verrai plus rien, il va falloir que j’arrête mes efforts de versification. Ah ! si au moins il faisait beau, je pourrais aller me promener, j’ai encore mon vieux manteau, mes bottes, mon chapeau et mon bâton de promenade, la balade et le grand air réveilleraient peut-être mon inspiration engourdie… Mais par ce temps, rien à faire, il ne me reste plus qu’à dormir, en espérant que demain sera un jour meilleur… qui sait ?

Ludmilla
La neige dehors tombe et couvre tous les toits
Et moi pauvre poète les mots ne viennent pas
J’en cherche des beaux dans cette chambre qui s’endort
Comme moi dans cet univers de poussière et de mort
Voudrais-je du soleil, des ombres et des idées
Je ne sais plus, je me savais pourtant poète

J’en veux à la terre, à ma tête, à mon bonnet
Je m’enlise, mon crayon glisse et trace un trait lisse

J’avais des amis mais où sont-ils aujourd’hui
Je ne sais plus compter, l’hexamètre m’ennuie
Le froid m’engourdit, pas même la chaude lumière
Du poêle ou de la lampe. Ce parapluie, là, ouvert
Me comble. Si seulement j’étais dehors et sans peur
Une seule feuille j’en emplirais pléthore de mots

J’en veux à la terre, à ma tête, à mon bonnet
Je m’enlise, mon crayon glisse et trace un trait lisse

Madeleine
Hé, le Poète, lève-toi, c’est en marchant que tu auras les meilleures idées !
Je vois bien que couché, ta plume hésite. Va, passe sur le pont qui traverse le ruisseau, regarde son cours qui t’invitera à dépasser les mots sur lesquels tu trébuches.
Ta chambre sent le renfermé, va te promener au grand air, c’est à son contact que tu saisiras au vol l’inspiration.
Dans ta mansarde minable, ton parapluie te protège de l’eau qui s’infiltre par le plafond. Si tu vas dehors, mets ton chapeau et profite de l’air vivifiant d’une bonne ondée.
Sens les graviers sous tes pas, écoute le bruissement des feuilles mortes, ne t’évoquent-t-ils pas quelque mot ?
Tu brûles tes vieux manuscrits… te souviens-tu de ce texte si beau que tu n’as jamais publié ? Organise tes écrits avant de les brûler et tu trouveras des pépites !
Mon Ami, remue donc ta vieille carcasse, crois-moi, c’est dehors au grand air que tout se passe !
Mon Ami, viens te promener avec moi !

Dorothée
Eh l’ami, tu n’es pas l’air bien vaillant ! Regarde toi, au fond de ton lit, la plume à la bouche en train de compter tes vers. Et ce parapluie en lévitation au-dessus de ta tête, c’est fait pour t’inspirer ?! Je suis quasiment certain que tu ne t’es pas levé depuis plusieurs jours, cette chambre empeste le renfermé. Et j’imagine que tu dois grelotter, c’est pour ça que tu as mis ton bonnet ?!
Non mais regarde-toi, de quoi as-tu l’air ? Prends ta canne, ton chapeau, chausse tes bottes – je n’en vois qu’une d’ailleurs, où est la seconde ? – et sors au grand air, tu trouveras sûrement plus d’inspiration ! Vois le soleil qui brille dehors, va te réchauffer le cœur ! Et tu pourras en profiter pour racheter du bois, ton poêle n’a plus l’air de fonctionner.

Très bien, ne réponds rien, obstine toi dans ton silence. Bientôt c’est ta plume qui sera muette elle aussi.
Tu te dis poète, mais ce n’est pas comme ça que tu vas connaître la gloire ! Quelle muse aurait envie de venir dans ton antre si obscure ? Regarde, la dernière n’est même pas venue récupérer son chapeau et sa médaille, tu lui as passé toute envie de revenir !

Oui, je suis sans doute sévère et dur, mais je suis ton ami. Mais si tu ne fais rien, il va finir par t’arriver un grand malheur. Et je ne voudrais pas me faire griller la politesse par la Grande

Janine – Le poète
Salut à toi, peintre maudit ! Encore au fond de ton lit ?
Dis donc, ça pue le bouc chez toi. Depuis quand tu n’ouvres pas la fenêtre ? Et le nez dehors, tu l’y mets parfois ?
C’est pas en restant vautré que tu vas trouver l’inspiration. Je sais pas si une fée s’est penchée sur ton berceau, mais ça m’étonnerais que les muses se penchent sur ta paillasse pleine de puces. Elles n’aiment pas les feignants, les muses. Lève-toi et marche, Lazare ! Sors, regarde le monde au lieu de regarder ton nombril, tu vas finir par tomber dedans.
J’en crois pas mes yeux ! Le parapluie ouvert au-dessus du lit ! D’abord ça porte la poisse un parapluie ouvert dans la maison et s’il pleut sur ta tête tu ferais mieux de déménager. Pas d’argent ? T’as dilapidé ton pécule ? Alors retrousse-toi les manches et cherche-toi un boulot. C’est pas avec tes vers à la noix que tu vas manger.
Reviens sur terre, ouvre les yeux, bon sang ! Un jour t’as eu le malheur de pondre deux rimes et tu t’es cru poète. La poésie c’est comme tout, ça se mérite. Ça vient pas tout cuit. Sauf peut-être chez les génies. Et encore… Mais chez toi, excuse ma franchise, le génie… il est allé voir ailleurs.
Remarque, ils sont utiles tes manuscrits, ils te permettent de te chauffer !
Quoi ? Tu pleures ? Je voulais pas ! Je veux juste te faire sortir de ton trou, pour que tu reviennes à la réalité, que tu vois la beauté du monde et que tu te souviennes que tu as un ami.
Allez, fais un effort, pour me faire plaisir, habille-toi, viens…
Ah ! Il bouge, lentement, mais sûrement. On dirait un bradype qui descend de son arbre ! Tu souris ? Alors j’ai gagné ?

Odile – Debout !
Le pauvre poète ! Regardez-le mais regardez le bien. Il est au chaud, sous les couvertures, la plume en l‘air. Malheureux ? Non tranquille. Il cherche l‘inspiration, un bonnet de meunier sur la tête, mon cadeau de Noël. Son poêle marche à coup de livres. Des cadeaux de ses amis écrivains qu‘il n‘a pas ouverts. On prétend même que la plume dans la bouche son pouce écrase une puce. Ce sont les méchantes langues qui le murmurent. En désordre certes sa mansarde reste propre. Une voisine qui aime les vers vient chaque semaine épousseter.
Moi à le voir la rage me prend quand je le sens sombrer dans la paresse. Pendant qu‘il peaufine un sonnet nous trimons comme des bêtes dans nos bureaux, nos fabriques ou dehors dans les champs.
Je vais le chercher. Les étages à grimper ne me font pas peur. Il faudra qu‘il se vête, qu’il coiffe son haut de forme, qu’il sorte. Il soupirera, augurera souffrir de maux de tête, avoir une rime à trouver. Je céderai pas. Il me suivra, sinon privé des bouteilles et des victuailles que je lui fais porter chaque semaine, il faudra bien qu’il quitte sa tanière. Sinon finie mon amitié, je lui dois ce service.
Ses fameux vers ne doivent rester secrets. S’il les lit, les partage, il trouvera un public, des lecteurs, que sais je un éditeur. Un écrivain, même poète, qu’on ne lit pas ? Ce n’est qu’un pauvre bougre qu’on traite à juste titre de fainéant. Allons courage ! Cette fois … il va quitter sa couette.

DEFI 19 – Logorallye autour du livre. les expressions à insérer sont les suivantes : livre d’or – tourner la page – mots croisés – changer de discours – être à la Page – lire entre les lignes – avoir le dernier mot – à haute voix.
(Madeleine – Yvonne – Odile – Janine – Dorothée)

Madeleine
Ce dimanche-là, j’étais allé visiter une expo à la page sur le conseil d’un bon ami.
À la sortie, un livre d’or attendait les impressions et signatures des visiteurs et, avant d’apposer la mienne, je me mis à déchiffrer à voix haute les signatures qui précédaient. En lisant entre les lignes, j’imaginai les familles, les groupes, les associations qui étaient venus faire le même parcours que moi. Parfois, l’organisateur avait même indiqué le nom du groupe comme « Les marcheuses de la Forêt de Soignes » ou « Les Fumeurs de Pipe ». En arrivant au bas de la page, je lus « Les Amis Cruciverbistes ». Et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, en tournant la page, une grille de mots-croisés complétée de tous leurs prénoms ! Seule une colonne verticale était libre.
Lorsque je comptai le nombre de cases, il correspondait exactement au nombre de lettres de mon prénom.
Je ne voulus pas m’inscrire dans leur grille mais, pour avoir le dernier mot, je traçai juste au dessous la série de cases verticales et j’y introduisis mon nom.

Yvonne
C’est fini, il faut que je divorce, j’en ai assez ! Je n’en peux plus de supporter ce mari qui passe son temps à faire des mots croisés, qui veut toujours avoir le dernier mot, qui se prend pour un savant et m’accuse de ne pas être à la page malgré tous mes efforts. J’ai pourtant essayé maintes fois de le faire changer de discours en lui envoyant des messages conciliateurs, mais il n’est pas assez fin pour lire entre les lignes et percevoir mon désarroi. J’ai fini par piquer une grosse colère et, lasse de me taire, je lui ai dit à haute voix ce que j’en pensais. Mais il n’a pas bronché, j’ai donc décidé de prendre le taureau par les cornes et de tourner la page. Quel soulagement ! Croyez-moi, le jour où le divorce sera terminé sera le plus beau jour de ma vie, et méritera d’être inscrit au livre d’or !

Odile – Extrait du livre d‘or
Conférence du professeur Puymoyen paléontologue.
Il serait temps qu‘il soit enfin à la page et sache manier le PowerPoint.
Le temps des mots croisés et des petits bouts rimés est terminé, Papy. Qu‘il lise à haute voix au lieu de crachoter à tout vent. Le micro était mal placé on l‘entendait jusqu’au fond de la salle tourner les pages de son poly. Et surtout avec un vieux fossile comme lui pas la peine de lire entre les lignes, c’est toujours la même rengaine depuis des décennies. D‘ailleurs dans un domaine pareil il ne faut pas s‘attendre à ce qu‘un expert change de discours. Tous ces grands professeurs invités à présenter les résultats de leurs recherches n’ont guère le sens du dialogue et veulent avoir toujours le dernier mot. Place aux jeunes ! A quand une soirée disco ?

Janine
Elle revint satisfaite de sa visite à la librairie. Elle aimait bien être à la page et se tenir au courant des nouveautés. Mais en voyant son mari elle comprit que quelque chose ne tournait pas rond.
Depuis le temps, elle savait lire entre les lignes et décrypter les messages. Lorsqu’elle le vit fermer sa revue de mots croisés d’un geste rageur, elle comprit que l’orage grondait. Il se mit à proférer des menaces à haute voix. Midi et il dort encore ! Ce n’est plus possible, je vais lui couper les vivres… Et elle, elle le soutient !
Il en avait évidemment après son fils, source de toutes les discussions. Elle jugea inutile de répondre car l’expérience lui avait appris qu’il ne changerait pas de discours tant qu’il n’aurait pas le dernier mot. Un véritable sport. Il méritait d’être inscrit au Livre d’Or des râleurs !
Elle, comme à l’accoutumée, elle allait se plonger dans un livre, rien de tel pour tourner la page !

Dorothée
C’est la dernière fois que je viens. Cette fois-ci j’ai décidé de tourner la page. J’en ai assez de devoir toujours lire entre les lignes, de toujours essayer de deviner un message subliminal. Il ne veut pas changer de discours, il veut toujours avoir le dernier mot ; mais aujourd’hui ce sera moi. Et je ne vais pas me gêner pour lui déclamer à haute voix le livre d’or de nos conversations !
Des années que je suis ce cours de dialectique. Je n’ai sans doute pas saisi tous les enjeux de cet art, mais j’en maîtrise suffisamment les bases pour savoir que sans dialogue, point d’échange. Aujourd’hui c’est mon tour de parler.
Alors adieu professeur, je vous aimais bien, mais il faut savoir évoluer avec son temps. Je suis une fille connectée. Les mots croisés à la papa ce n’est plus pour moi. Mettez vous à la page, et je reviendrai vous écouter !

DEFI 20 – décrire un lieu vide – Cette photo représente un lieu vide, peuplé de statues. Vous le décrirez minutieusement et vous entendrez des pas … Qui entre, se faufile sans bruit entre statues et chaudières ?
(Dorothée – Janine – Odile)

Dorothée
Dans la salle des chaudières, les deux statues antiques montent la garde. Avec elles à mes côtés, je me sens bien, presque en famille. D’un côté, un homme, sandales aux pieds, vêtu d’une ample tunique qu’il tient de son bras gauche. De l’autre une femme – sa femme ? -dont on devine juste le pied droit, nu, sous sa longue tunique plissée. Je les côtoie depuis de nombreuses années, depuis que j’ai été affecté au gardiennage nocturne de ce bâtiment. On raconte qu’ils ont perdu leur tête en même temps, pour une sombre histoire d’adultère. Leur peine a été doublée par ce long séjour dans cette usine désaffectée : ils ont été relégués, bannis du monde étincelant des musées pour rejoindre la noirceur du monde de l’industrie. Ils ont su malgré tout garder leur dignité, et leur blancheur contraste avec éclat avec le noir qui les entoure.
Tandis que je rêvasse doucement à leur vie passée, j’entends des bruits, des pas feutrés sur le sol. Je me dissimule derrière la statue de l’homme, dont la stature imposante me cache entièrement. J’essaie discrètement de voir qui vient d’entrer en pleine nuit, mais je n’arrive pas à distinguer clairement les traits de ce nouveau visiteur. Le vêtement est ample, le gabarit est petit, impossible de voir son visage caché sous une capuche. Il a l’air de savoir ce qu’il cherche : il s’approche de la statue de la femme, grimpe sur le socle, et de ses bras essaie de l’entourer. Attention à ne pas la faire basculer, me dis-je ! Si elle venait à se casser, non seulement j’en serais certainement tenu pour responsable, mais en plus je serais attristé de sa perte. Il continue à la serrer, longuement. Ses bras peinent à l’enserrer complètement. Je devine des tremblements, une sorte de transe dans le corps du visiteur. Il descend du socle, se tourne ensuite vers la statue de l’homme et se dirige droit vers elle. Je m’écarte doucement, espérant qu’il ne me verra pas. Il recommence le même cérémoniel qu’avec la statue de la femme. Profitant de ma proximité avec lui, j’essaie de deviner qui se cache sous la capuche. À la lueur du clair de lune, j’arrive enfin à voir.
Ou plutôt à ne rien voir : la capuche enserre du vide, seul émerge la base du coup, semblable à celle des deux antiques de cette salle. Tout s’éclaire : ce jeune visiteur, qui a manifestement subi le même sort que ses aînés, vient de venir rendre visite à ses parents bannis. Je respire, je me sens à nouveau en famille.

Janine
Tout est silence dans cet univers métallique désormais figé. Les chaudières sont éteintes, les rouages, les compteurs et les aiguilles ne tournent plus, les tuyaux de toutes dimensions, inutiles artères, ne véhiculent plus la vie.
Cependant le lieu est habité. Tout un peuple de marbre blanc y réside. Certaines statues ont perdu leur nez ou leur sexe, d’autres sont carrément décapitées. Toutes, pourtant, semblent attendre, peut-être un ordre qui les ferait sortir de leur immobilité minérale.
Soudain des pas résonnent.
Une silhouette fragile apparaît. Un homme aux cheveux blancs, un peu courbé par l’âge, passe d’une statue à l’autre, comme s’il les passait en revue, comme s’il voulait être sûr qu’ils sont encore tous là, les dieux et les déesses, les muses et les héros.
Il s’arrête devant une jolie rêveuse qui, frileuse, s’enveloppe d’une longue cape puis il observe l’étonnante modernité d’une tunique agrafée à une épaule, qui blouse à la taille et retombe en plis cannelés.
Il arrive enfin devant celle avec qui il a rendez-vous. Elle a perdu la tête, et les bras aussi, mais elle offre au regard un corps dont la perfection est à peine voilée par une mousseline légère et transparente que le vent agite sur ses jambes. Sous le voile pointent ses seins, révélant leur rondeur et la tendresse du mamelon, on devine son ventre et son pubis. Transparente, la noire basanite est devenue transparente sous les mains d’un artiste inconnu.
Le vieil homme ne tient pas à savoir qui est l’auteur de la statue qui le bouleverse à chacune de ses visites et même de savoir si elle représente une Victoire ou peut-être Isis.
Pour lui elle est la beauté pure qui rachète toutes les laideurs du monde.
Une larme roule sur sa joue, qu’il ne cherche pas à retenir.

Odile
Deux statues antiques, des corps de marbre sans têtes. Elles semblent grandes perchées sur leur piédestal. Et derrière la chaudière arrêtée à jamais. Blanc et noir, blanc sur noir… l‘antique et le moderne une combinaison de contraste qui attire l‘œil Et pourtant personne dans la salle même les surveillants semblent ne prêter que peu d‘intérêt aux visiteurs. Elle prend son bloc de dessin et tente une première esquisse. Difficile de croquer les drapés, de rendre le volume et la transparence du marbre. La beauté résiste. La chaudière serait plus facile à dessiner mais tout ce noir, cette rouille, cette poussière aussi et l‘odeur de graisse et de combustion qui flottent encore dans l‘air. Au troisième essai le volume prend forme, les ombres rendent la verticalité de la toge. Évidemment la tête manquante donne une impression d‘inachevé.
Elle ne l‘avait pas entendu, plongée dans son dessin. Il a des chaussures de sport. Il est grand, très grand même, jeune. Il regarde la chaudière et ignore les statues. Il tourne autour de la machine la tête penchée, un tour, deux tours… les mains croisées dans le dos. Un ingénieur, un mécanicien ? Pas un artiste … au quatrième tour alors qu‘elle l‘ oublié il est dans son dos à regarder ce qu‘elle dessine et à sa grande surprise il sort un carnet de dessin comme le sien et comme à dessiner les contours noirs de la chaudière.

DEFI 21 – Pour notre dernier défi nous allons tenter un patchwork littéraire. Je vous donne l‘incipit : « Pendant toute mon enfance, nous allions à la mer pour changer de vents comme disait mon père » Au milieu d’un texte ou plus loin dans le texte vous placez la phrase suivante : « Et Orso, poussant son cheval, se dirigea rapidement du côté que la petite fille lui avait indiqué… » Le texte doit se terminer par la phrase suivante : « c‘est déjà la vie en rose »
Vous pouvez changer l‘ordre des phrases et ôter le prénom d‘Orso s‘il vous entrave.
L‘exercice doit être amusant et permettre de sortir des pistes déjà explorées. Ecrire est un plaisir, toujours ! Le premier extrait est de Kim Thuy dans Vi, le second de Prosper Mérimée dans Colomba.
(Loretta – Janine – Dorothée – Odile)

Loretta
« Pendant toute mon enfance, nous allions à la mer pour „changer de vents“ comme disait mon père. » Aucune de mes tentatives de résistance n´avait jamais eu la moindre chance de rompre cet ordre bien établi. Oh, j´aurais tellement voulu rester dans la ville vidée de ses résidents, errer au gré de mes fantaisies dans les ruelles, sentir la chaleur estivale m´envelopper toute, aller chercher un peu de fraicheur dans la pénombre d´une église ou sur le rebord d´une fontaine dont les jets, pour peu qu´il y eut une bouffée de vent, me perlaient le visage. Il se passait tellement de choses intéressantes dans les recoins mal explorés des édifices ! Ici, une chatte choyait ses chatons, là, on passait la chaux sur une paroi craquelée, là encore, dans un cloitre connu de moi – même et de quelques autres « élus », on préparait un spectacle pour les touristes, on essayait le placement des œuvres d´une expo… Mais non, la Mer. Avec un grand M. La plage. L´ennui à l´état pur. Et puis, les amis des parents, leurs enfants plutôt nuls, qui jouaient à des jeux nuls. Comme cet Orso par exemple, le fils de la meilleure amie de ma mère. Enfin, par chance il y avait aussi Olivia, mignonne comme tout dans son maillot à raies blanches et rouges à volants, nous en étions tous un peu amoureux. Elle possédait un cheval en bois à bascule et l´avait amené sur la plage. Orso – j´espère que ce n´était qu´un surnom, le pauvre ! – Orso donc, faisait tout, mais absolument tout ce qu´Olivia lui ordonnait. « Orso ici, Orso par là… Orso !! » Un jour en particulier, elle ordonna : « Eh toi, amène – moi donc ce cheval ! Et Orso, poussant son cheval, se dirigea rapidement du côté que la petite fille lui avait indiqué. Sans même attendre qu´il arrive tout essoufflé – il était en effet légèrement en surpoids – elle délaissa le cheval et, non encore satisfaite du tourment infligé à son souffre-douleur préféré, suscita sa jalousie en flirtant avec un autre de la bande… Non, je ne résistais que grâce aux livres dont je faisais bonne provision avant le départ. Et voilà que je me plonge entre les lignes qui me font visiter d´autres rivages que celui que j´ai devant les yeux tous les jours, courir de vraies aventures, connaitre la peur, le soulagement, la joie. Et c´est déjà la vie en rose.

Janine
Pendant toute mon enfance nous allions à la mer pour «changer de vents» comme disait mon père. Il souriait en prononçant ces mots et ses yeux pétillaient. Le monde des vacances s’ouvrait alors devant nous. Déjà nous sentions la chaleur du soleil, le vent sur la peau et le goût du sel sur nos lèvres. Nous allions retrouver nos amis, courir sur le sable humide, sauter dans les vagues, jouer à nous éclabousser. C’était déjà la vie en rose !
Il arrivait cependant qu’un incident vint parfois nous troubler. Je me souviens cet été-là…
Nous gisions sur nos draps de bain, exténués après nos joutes dans l’eau.
Sur la grève nous vîmes apparaître Orso, le fils du châtelain. Il aimait se promener à cheval sur la plage. Nous nous connaissions car nos parents se fréquentaient. Il s’arrêta et bavarda un moment avec mon père. Ma sœur me poussa du coude mais je haussais les épaules. Trop vieux, il avait au moins vingt ans ! Et puis quel drôle de prénom !
Soudain une enfant courut vers nous en agitant ses bras, elle semblait désespérée. «Venez, mon petit frère est tombé, il ne bouge plus.»
Orso poussant son cheval, se dirigea rapidement du côté que la petite fille avait indiqué. Ma mère, toujours prévoyante, prit sa trousse premiers secours et nous les rejoignîmes. Mes parents se penchèrent sur l’enfant, il respirait et ne paraissait pas sérieusement blessé. Juste une bosse au front et des égratignures. Quelques tapes sur les joues, il gémit et ouvrit des yeux étonnés. Ma mère avait sorti de sa trousse un flacon d’alcool de menthe. Elle en mit quelques gouttes sur un sucre et le fit croquer à l’enfant. Il toussa un peu mais reprit vite ses esprits. Nous les conduisirent sous notre parasol et maman distribua le goûter. La fillette semblait inquiète. «S’il vous plait, vous lui direz pas à maman, elle sait pas que nous sortons du jardin en cachette.» «D’accord, répondit mon père d’un ton sérieux, on n’est pas des rapporteurs, mais il ne faut plus vous échapper.» Ils promirent. Mais je ne suis pas sûre qu’ils aient tenu leur promesse.

Dorothée
« Pendant toute mon enfance, nous allions à la mer pour changer de vents comme disait mon père. » Marin contrarié, il voulait nous faire découvrir ce monde qui lui avait été refusé à l’âge adulte.
À l’occasion, chacun devait revêtir son costume et se glisser dans la peau d’un héros de la mythologie. Ma mère revêtait chaque année la même robe et sa longue perruque blonde ; dans sa peau de Pénélope, elle attendait patiemment que le fantasme de mon père prenne forme, puis qu’il revienne doucement à la réalité. Mon père se laissait pousser la barbe, ne se lavait plus, et vêtu d’une longue tunique rapiécée au fil des ans, se glissait dans son personnage d’Ulysse.
Quant à mon frère Orso et moi, nous en étions réduits au rôle de simples compagnons de voyage, qui devions subir les caprices de mon père et affronter une par une les épreuves qu’il nous infligeait chaque été.
Cette année là nous avions accosté sur une petit île des Cyclades, peuplée de chevaux tout aussi magnifiques les uns que les autres. Mon père avait décidé de les dompter, mais ceux ci se montraient sauvages et farouches. Un matin à l’aube, alors que ma mère dormait encore paisiblement sur notre bateau, il décida de nous emmener mon frère et moi à leur rencontre. Celui qui arriverait à en attraper un et à se hisser dessus aurait l’insigne honneur d’être appelé Télémaque à notre retour. Notre motivation était à son comble, nous avions toujours voulu plaire à notre père. Chacun notre tour nous courions, non sans crainte, au milieu des bêtes, essayant de les apprivoiser. Nous n’avions pas vu tout de suite la petite fille assise sur un rocher, qui nous regardait de ses grands yeux noirs. Après plus d’une heure de course effrénée au milieu des chevaux, sans qu’aucun ne se laisse attraper, Orso finit par en saisir un par le licol ; sous les yeux fiers de notre père, il fit quelques pas en direction de la mer. Un geste brusque de la petite fille lui fit changer de cap. « Et Orso, poussant son cheval, se dirigea rapidement du côté que la petite fille lui avait indiqué. » Arrivé au rocher, le cheval se tint immobile, et mon frère put grimper dessus.
J’étais à la fois blessé et vexé, mais admiratif de la performance de mon frère. Mon père ne disait rien, mais on sentait également sous sa barbe hirsute et son regard noir une vraie fierté pour son fils aîné. Je craignis alors d’être relégué au rang de simple compagnon à jamais, et de ne jamais pouvoir pénétrer le monde merveilleux de la mythologie grecque.
La fierté de mon père pour mon frère se transforma subitement en colère à mon égard. Il se dirigea vers moi, et me traita de moins que rien. Sûr, je ne pouvais prétendre être Télémaque, au mieux étais-je un de ses bâtards qu’il avait eu avec Circé, il aurait dû me laisser sur place sous la forme d’un cochon. Au moins je ne lui ferais plus honte. Et puis après tout, quand on est un cochon, « c‘est déjà la vie en rose. »

Odile
« Pendant toute mon enfance, nous allions à la mer pour changer de vents comme disait mon père. » J‘aimais cette pause qui nous éloignait de la ville et où je pouvais jouer avec mes cousins. Ils vivaient là dans un village de pêcheurs et nous courions dans les vagues.
Un jour je n’étais encore qu‘une fillette. Orso notre voisin apparut à la porte du jardin. J’espérais qu‘il m‘emmènerait en voiture tirée par son cheval. Une enfant de mon âge excitée par une surprise gesticulait en riant. « Et Orso, poussant son cheval, se dirigea rapidement du côté que la petite fille lui avait indiqué. » Dans l‘arbre un tout petit chat criait misérablement, appelant à l‘aide. Orso n‘eut aucune peine à faire descendre l‘animal qui pourtant dans sa panique griffait et mordait. Il s‘en tira avec une balafre sur la main et une autre sur le front qu‘il essuya du bras.
La petite fille le remercia d‘un bisou sur le front et m‘adressa un sourire.
Elle était radieuse, habillée comme une poupée tout de rose. Elle me tendit la main pour m’emmener chez elle. J‘avais gagné une amie pour toujours et avec elle à chaque fois que la vie nous réunit « c’est la vie en rose. »