Défi de juillet 2019

Et voguent les histoires

Bonjour

Nos défis de cet été ouvrent sur des perspectives de textes longs. Le projet est d’écrire chaque défi dans la même histoire. Vos textes devraient permettre d’établir un fil entre eux, même lache

Voici le premier défi

Une porte

Photo oz

Laissez vous inspirer par cette porte ou par toute autre porte

bonne écriture

les plumes

30 réponses à Défi de juillet 2019

  1. Odile zeller dit :

    Texte de Janine

    Il n’avait jamais supporté qu’on lui résiste, alors vous pensez une porte ! Et cette porte-là ce n’était pas n’importe laquelle, c’est depuis l’enfance qu’elle lui était interdite. Pendant des années, aux vacances il en avait vainement tenté le siège. Mais parents et grands-parents étaient inflexibles. D’ailleurs ils prétendaient en avoir égaré la clé.

    Mais maintenant qu’il avait hérité du château… enfin… château, n’exagérons pas, manoir, plutôt, ou gentilhommière. Mais au village tout le monde disait le château, sans doute à cause de la tour. Justement… la porte interdite était celle de la tour. Mais interdite elle n’allait pas le rester longtemps. C’était même une des choses qu’il avait décidé de faire en premier, l’ouvrir. D’ailleurs pourquoi attendre plus longtemps.

    Xavier s’approcha de l’escalier à vis, qu’il ne put s’empêcher d’admirer, du XVI° siècle s’il vous plaît, en pierre et intact, c’était déjà ça, avec tous les travaux qu’il allait devoir entreprendre… Mais il y tenait à cette maison. Tant de souvenirs y étaient attachés.
    Il monta, d’abord sans se hâter, mais à chaque marche il sentait croître son excitation, il allait enfin assouvir un désir qui l’avait poursuivi tout au long de l’enfance. Découvrir le mystère qui se cachait derrière cette porte. Pourtant il avait cru l’avoir oubliée. Les études, la vie qui l’avait conduit vers d’autres horizons. Mais voilà qu’elle exerçait à nouveau sa fascination et il retrouvait intacte sa curiosité.
    Pendu à un clou derrière la porte d’un débarras il avait trouvé un trousseau de clés accrochées à un anneau de fer. Des clés de toutes les dimensions, certaines rouillées. Il allait devoir s’armer de patience même si ce n’était pas son fort. Il eut beau les essayer les unes après les autres, aucune n’était en mesure d’ouvrir. D’ailleurs la serrure elle-même n’avait pas l’air en bon état. Trop encrassée sans doute. Il allait falloir la huiler, dénicher une burette, il devait bien y en avoir une quelque part, son père avait toujours ce qu’il fallait. Il allait devoir reporter l’ouverture de la porte, mais d’une manière ou d’une autre il allait l’ouvrir, quitte à la défoncer. Demain.

  2. Odile zeller dit :

    Texte de Loretta

    La maison, grande, occupait tout un angle de rues. Les constructions avoisinantes, des bâtisses en pierre nue. Seules quelques façades avaient été passées à la chaux. Le portail d´entrée sur rue ne se distinguait en rien de ceux des autres habitations. Sur l´arrière toutefois ou, sous une autre perspective, sur le devant quand on arrivait de la place sur laquelle débouchait la rue, presque toute la largeur du bâtiment était occupée par une lourde porte à double battant, d´un bois usé, rugueux et dont chaque sillon aurait pu raconter un épisode de vie paysanne dont il avait été, au cours des ans, le témoin muet. La porte marquait le carrefour, point de rencontres occasionnelles ou convenues, entre simples passants ou travailleurs des champs rentrant, courbés, à dos d´âne. Lieu de passage obligé des jeunes femmes qui revenaient de la fontaine droites et fières, portant les grandes bassines en cuivre recouvertes d´étain à l´intérieur pour garder la fraicheur de l´eau, le récipient plein ondulant au gré de leurs pas, en parfait équilibre sur le torchon enroulé sur leur tête. C´était alors l´une des rares sorties consenties aux filles, corvée convoitée car rare occasion de rencontre fugace avec l´amoureux, rendez – vous à la dérobée pris en secret par Dieu sait quel moyen…
    La porte, donc; une énorme clef en fer accrochée à un clou, tout en haut, hors de la portée de nos petites mains enfantines détenait le secret de ce qu´elle était censée protéger.

  3. Janine dit :

    Quand nous avons emménagé dans notre nouvelle maison, nous avons de suite remarqué que la porte au fond du jardin était rouillée, ne fermait pas et qu’il faudrait la remettre en état.
    Georges, craignant sans doute les cambrioleurs, a tenu à protéger ses biens, sa maison, ses beaux meubles et sa femme. Il s’est donc mis en quête d’un ouvrier en allant au village et Monsieur le Curé lui a présenté Basile.
    Basile est connu de tous, il est né ici il y a 20 ans. Il a la beauté éclatante de la jeunesse. Il est farouche et brutal et Georges n’a pas deviné l’attirance que me provoquait l’odeur dégoulinante de sa sueur quand il travaillait. Il est venu plusieurs jours de suite, pour prendre des mesures, fixer les attaches dans les murs, choisir la peinture et poser la serrure.
    Georges partait le matin, l’âme en paix, le gilet fermé sur sa bedaine et ses certitudes. Le monde de la banque l’attendait à la ville.
    Pendant ce temps, j’observais Basile du coin de l’oeil, sans en avoir l’air, lui apportant de l’eau fraîche pour le désaltérer.
    Mais quand il a terminé les travaux, quand Georges est rentré un soir, satisfait du résultat, lui tapant sur l’épaule pour le féliciter, j’ai bien vu que Basile avait mis dans sa poche la clef de notre secret.

  4. Marc dit :

    L’allée descendait doucement vers la mer et le jardin embaumait. Quelques glaïeuls un peu prétentieux bordaient un bouquet de noisetiers et une touffe de dahlias rouges éclataient au soleil du petit matin. Lambert, appuyé sur sa canne suivait le sentier qui sillonnait son verger et goûtait les effluves d’iode qui montaient de l’océan. Il s’arrêta un moment et contempla l’enclos de pierres sèches enserrant son potager. Il admira l’alignement tout militaire de ses oignons et vérifia l’ordonnancement strict des poireaux. Son œil aguerri décela une pousse de liseron dans un rang de haricots. Il s’agenouilla et, de son index, fouilla la terre aussi profond qu’il le pût pour en dégager la plantule accrochée à un petit tronçon blanc qu’il mit prestement dans sa poche. Il sentit le métal froid de la grosse clé qui y logeait et se remit en route. Comme chaque matin depuis presque cinq ans, Lambert Corda rendait visite à sa femme.
    La petite porte de fer avait été soigneusement peinte et Lambert se dit qu’il avait oublié de se munir d’une petite burette d’huile. Il fallait atténuer le grincement des gonds que le sel des embruns avait légèrement grippés. Il ajusta sa mise, replaça la mèche de cheveux blanc qui barrait son front et après l’avoir déverrouillée, il frappa trois coups brefs sur le battant de la porte.

  5. Odile zeller dit :

    Texte d‘Yvonne

    Ça se passait toujours en septembre. Les traditionnelles retrouvailles annuelles dans la propriété de généreux cousins qui avaient le talent de faire appel au ban et l’arrière-ban de la famille pour de plantureuses agapes assorties de chansons et de poèmes, chacun y allant de son numéro favori, étaient un rendez-vous à ne pas manquer. Et certains venaient même de très loin, comme nous, “les américains”, qui n’hésitions pas à traverser l’océan à vol d’oiseau pour nous retremper dans la France profonde et retrouver nos racines. Le jardin ne manquait pas de charme, il était très bien entretenu et fleuri, avec des arbres majestueux à foison, mais il y avait, tout au fond, quelque chose qui m’intriguait: une vieille grille en fer forgé, toute rouillée, mais toujours fermée à clé,à travers laquelle on entrevoyait une végétation luxuriante dans un paysage qu’on aurait dit abandonné. Ils l’appelaient “la clé des champs”, mais jamais je n’aurais osé demander à la franchir, bien que tiraillée par la curiosité. Et puis tout d’un coup, cette année-là, en allant me promener au fond du jardin pendant que tout le monde était encore à table, que vois-je? La grille est à demi ouverte, on peut passer! J’hésite quand même, j’ai le coeur qui bat, que vont-ils penser s’ils découvrent mon escapade? Et puis,au fond, pourquoi cette grille est-elle aujourd’hui ouverte? Tant pis, la curiosité l’emporte, je monte précautionneusement les deux marches en pierre toutes verdies, recouvertes de ronces, elles sont humides et glissantes….Et me voilà de l’autre côté, brusquement plongée dans un inextricable fouillis végétal où j’ai du mal à avancer, mes pieds s’enfoncent dans un amas de feuilles mortes et de branches desséchées, et soudain……

  6. Odile zeller dit :

    Texte de Claude Klein

    « Oui, Napi passait par cette grille quand il revenait d’une de ses campagnes. Quand à la fin de son règne, il devait passer inaperçu, il empruntait l’entrée cachée du château, où je l’attendais malgré la cour assidue de ses amis si fidèles et dévoués. A cette époque, La Malmaison se pouvait rejoindre incognito et rapidement pourvu que la calèche et les chevaux soient neutres. L’Empereur le savait et acceptait ces contraintes . Son amour pour moi n’avait pas faibli. Marie-Thérèse l’avait abandonné pour l’Autriche. L’Aiglon connaissait à peine son géniteur. L’Europe, téléguidée par la perfide Albion, voulait une France conforme aux besoins de ses rois. Il n’y avait que moi, Joséphine, pour le reconnaître et l’aimer. Moi et Désirée Clary, sa petite fiancée, qu’il avait donnée à Bernadotte maintenant roi de Suède et hostile à son Empereur. – Je sais que Désirée ne l’a jamais oublié. Elle ne lui a pas gardé rancune. Elle continue d’écarter de la pointe de ses escarpins les fleurs de lys aux quatre coins du tapis de la grande salle de bal. Ils cachent les aigles impériaux. – Quelques heures auprès de moi lui apportaient le repos et un semblant de tranquillité. Il s’épanchait dégustant grenades et cédrats, oubliant un instant les shakos de sa vieille garde et les moustaches tombantes de ses grenadiers. Ah, Jojo, me disait-il, quelle malédiction qu’il m’ait fallu suivre l’ambition dévorant mon âme et mon esprit. Nous aurions été heureux si je m’étais contenté de rendre à la France sa grandeur et sa beauté sans vouloir l’Empire à tout prix. Je souriais alors imaginant Napi en chaussons pourpre. Mon amour de Général incapable d’accepter quelque limite que ce soit. Des visions de grandeur et de puissance absolue l’habitaient, lui, Napoleone Buonaparte, fils de Laetitia, dont les « pourvu que ça doure » lugubres le poursuivaient de victoire en victoire, le poussant encore et encore à conquérir le monde…

    Jean, se passa la main sur le visage. Cette grille en fer-forgé entre-ouverte l’invitait à entrer mais il s’était arrêté, planté-là, envahi par le passé et les histoires interminables que son grand-père lui racontait jadis en lui montrant la gravure de Charles Foulard : une grille cadenassée ouvrant sur le parc de La Malmaison. L’empereur empruntait cette entrée dérobée quand, incognito, il rendait visite à Joséphine de Beauharnais dans le château de leur séparation. Cela, Jean l’avait retenu. La vieille grille rouillée bloquée par des herbes sauvages gigantesques le ramenait vers Rueil-Malmaison. Il était parti reconnaître le terrain que son employeur lui avait commandé de mettre à nu. Une assez grande propriété abritant la plus vieille maison de son village. Terrassier de son état, Jean travaillait pour un promoteur immobilier, qui avait acheté cette propriété dans le but de la promouvoir. Les négociations avec les services de la Mairie progressaient et Monsieur le Promoteur voyait déjà s’élever trois grands immeubles luxueux respectueux des dernières normes écologiques. Bien sûr, une légère modification du plan d’occupation des sols ajouterait une étage supplémentaire aux édifices tandis que des techniques dernier cri permettraient de camoufler les murs de béton par des trompe-l’oeil intelligents. La Municipalité se réserverait une demi-douzaine d’appartements et l’autorisation de construire des immeubles de luxe serait obtenue à la satisfaction générale.

    Tout cela n’intéressait pas Jean. En réalité, son métier n’était pour lui qu’un gagne-pain certes rémunérateur mais un pis-aller malgré tout. Son rêve d’ado, son désir le plus ancré: être philosophe, il l’avait raté. Comprendre les mécanismes de la pensée, les relations entre les composantes de l’univers, le sens de la vie, voilà ce qu’il avait voulu faire dès l’âge de quinze ans. Il n’avait pas réalisé son ambition mais continuait à réfléchir, à observer à lire. Quand il en avait le temps, il inventait des conversations, des situations. Il soliloquait n’avait jamais écrit. Un jour peut-être. Il pénétra dans le jardin broussailleux et parcourut le terrain. La mise à nue du sol serait facile. A part les arbres, il n’y avait pas grand-chose. Avec la pelleteuse, ça irait tout seul. Pas si sûr.

    Cachée au coeur d’un fouillis de buissons feuillus, ronds comme des bulles de chlorophylle ordonnées en arc-de-cercle, une maison.

    Elle habite à la sortie du village depuis longtemps, la maison vieille. Un maçon l’a construite qui aimait les briques. Un charpentier l’a coiffée qui aimait le bois. Un vitrier l’a ouverte à la lumière qui aimait les grandes bais. Alors, elle s’est installée. Au milieu du jardin. Elle a commencé à observer les alentours. Très vite, le jasmin l’a apprivoisée. Il s’est mis à la coloniser en s’enroulant autour de ses moellons de terre cuite. Quand il a fleuri, les roses ont été jalouses de son parfum vespéral qui les obligeaient, elles, les reines de la parfumerie, à exhaler leur fragrance davantage et encore davantage. Toute émoustillée par ces attentions délicates, la jeune courtisée les considérait avec un intérêt non dissimulé. Peu à peu elle prit l’habitude d’héberger ses soupirants. Quelle heureuse idée ! Elle sentit bon même l’hiver car ses murs imprégnés restituaient avec persévérance tous les parfums assidument déposés durant l’année. Maison vieille était neuve, alors. Et puis, vint l’habitude, les habitudes. Peu à peu la façade disparut sous les lianes du jasmin tandis que les rosiers devenus bruns et durs développaient des épines acérées, cauchemars des ballons en plastique. Des morceaux de briques glissèrent jusqu’aux graviers de l’allée. Les murs se creusèrent donc. Pas d’un seul coup mais peu à peu. Ils subissaient une espèce d’érosion inéluctable. Maison vieille n’était plus neuve Elle avait revêtu ses habits d’âge mûr. Alors, elle se patina. Elle suivit le cours du temps et décida qu’elle refuserait tout additif visant rénovation ou lifting. Pas de restauration ou de conservation. Elle décida qu’elle vivrait aussi longtemps que le lui permettrait les promoteurs immobiliers et qu’après, elle disparaîtrait avec dignité.

    Ce matin-là, il lui sembla que sa décision prenait corps. Une espèce d’énorme chenille traçait des créneaux plus ou moins profonds dans les allées. Le sol vibrait. Elle sentait au plus profond de ses fondations des secousses et des tremblements insupportables. Tout à coup, un panneau se fêla. Quelques briques se détachèrent et s’écrasèrent sur les perrons. La maison vieille se sentit faible et impuissante. Elle comprit que le moment fatidique était arrivé. Elle rassembla toutes ses forces, inspira profondément une dernière fois son parfum préféré, se dressa sur les pointes de ses soubassements et souffla fortement. Au même instant, un énorme craquement se produisit qui pulvérisa bois, briques et verre.

    Maison vieille n’était plus.

    Mais là, là-même où elle avait vécu, se tenait une petite fille. Elle était seule, vêtue de rose, scintillante souriante. Une étoile belle à croquer.

    Jean, qui observait le tas de briques qu’il allait transporter à la décharge, arrêta sa pelleteuse, descendit de la cabine et, abasourdi, se planta devant l’apparition, pour le moins surprenante dans ce terrain vague acquis par les Constructeurs Tentaculaires pour densifier le tissu résidentiel de la commune agricole. Il observa la fée. Silhouette menue se déplaçant ici et là d’un pas léger. Main minuscule tenant tantôt une rose, tantôt un insecte bleuté. Sourire se refermant sur une framboise sauvage cueillie dans la haie d’aubépine. Quand elle eut fait le tour du jardin, escaladé et redescendu le tas de gravas, la gamine se mit à creuser un tout petit trou au milieu du terrain. Elle y déposa quelque chose que Jean ne put identifier. Puis elle disparut comme elle était arrivée. Sans bruit et sans un mot. L’homme n’y tint plus. Il courut vers le tout petit creux. Il s’arrêta, se pencha, s’accroupit. Rien. Il n’y avait rien à voir. Eberlué, le pelleteur se gratta le crâne. Il n’avait pas rêvé que diable! La petite fille, il l’avait bien vue. Elle avait déposé quelque chose dans ce trou. Pourquoi donc était-il vide?

    Un oiseau passait par-là. Il s’arrêta et contempla Jean perdu dans ses pensées. Il siffla. C’était un merle. Jean comprit ce que disait l’oiseau. Il cessa de se tracasser au sujet de la réalité de ce qu’il avait observé. Il sourit, tout à sa réflexion. Les constructeurs Tentaculaires trouveront quelqu’un d’autre pour déblayer leur terrain pensa-t-il.

    L’oiseau avait dit: « Le minuscule, invisible à l’oeil, est l’essence même de la vie. »

  7. Fiorelia dit :

    De retour à Paris, après plusieurs années d’absence, je retrouve les vieux réflexes et accélère dans le métro. Je m’engouffre dans la rame. A cette heure, j’ai de la chance et trouve une place pour m’asseoir. Je me laisse tomber sur le siège un peu essoufflée par ma course.
    Les voyageurs sont tous absorbés par leurs téléphones ou leurs journaux. Je ne croise aucun regard. Il est vrai que quand je vivais à Paris, j’avais appris, surtout aux heures de pointe, à voir sans regarder, et surtout à ne pas entrer en contact visuel avec la personne qui occupait mon espace vital sans y avoir été invitée.
    J’observe la femme installée en face de moi. Son visage est dissimulé en partie par son journal et par un rideau de mèches blondes et lisses. J’aperçois cependant quelques rides au coin des yeux. Un nez fin et une bouche boudeuse. Elle doit avoir mon âge.
    Les reflets cendrés ont remplacé les reflets dorés. Mais pas de doute. Je la connais.
    C’est…
    Je tente désespérément de me souvenir de son prénom mais rien à faire.
    Je me souviens que de son surnom Jo et de cet après midi d’été où nous nous étions attribuées deux pseudonymes d’aventuriers. Elle c’était Jo et moi Jack.
    Nos parents se fréquentaient de temps et temps. Nous n’avions pas dix ans. Nous étions libres comme l’air et de vrais garçons manqués.
    Tout autour de la maison de Jo, c’était la forêt landaise à perte de vue.
    Ce jour-là, nous avions emprunté toutes les deux le sentier le plus proche de chez eux. Le chemin sablonneux, doux sous nos pieds, s’étendait devant nous. Une ligne claire presque blanche, bordée de bruyères violettes et de fougères, longeait un vieux mur décrépit. Au-dessus de nous, les pins s’élevaient très hauts. On apercevait au loin le bleu du ciel Quelques rayons de soleil perçaient à travers les arbres et formaient des taches rondes de lumière sur le sol. Comme des pistes de danse pour les fées. Je respirais à fond le parfum de résine.
    Nous longions le mur. Il était trop haut pour nous permettre de distinguer ce qui se dissimulait derrière. Alors nous imaginions des histoires. C’était à celle qui inventait la fable la plus incroyable. Jusqu’au moment où une porte ouverte dans le mur interrompit notre duel de contes.
    Nous discutâmes un moment. Je voulais rentrer dans le parc envahi par les herbes folles. Elle voulait poursuivre le chemin. On lui avait parlé d’une clairière qu’elle voulait découvrir avec moi. Alors cette fois on poursuivit notre chemin. Mais ce n’était que partie remise pour explorer le parc.

    Et soudain je m’entends prononcer à voix haute :
    “Jo ?”

  8. Clementy dit :

    Corentin s’était encore endormi. A chaque fois c’était la même chose. Il lui faudrait patienter jusqu’au lendemain avant de connaître la suite. Il se leva du canapé, contrarié. Sa mère était inflexible : il devait se coucher à 21 heures précises quel que soit l’endroit où elle en était de l’histoire qu’elle lui lisait. Il avait bien essayé parfois de négocier quelques minutes de lecture supplémentaires, au moins jusqu’à la fin du chapitre, du paragraphe même. Rien n’y faisait. Elle avait beau jeu alors de lui répondre qu’il était fatigué et qu’il valait mieux se coucher puisque déjà le pays des rêves l’avait pris par la main. Il avait pris son petit air un peu buté, boudeur, d’enfant contrarié, mais déjà vaincu. Il soupirait tant et plus, moins pour le résultat escompté que pour la forme, et trainait des pieds jusqu’à son lit, le doudou à la main et le pouce à la bouche.
    Pourtant cette fois, sa contrariété était quelque peu supplantée par une forme d’excitation. Sa mère avait choisi une histoire un peu différente, éloignée des histoires de famille de souris excentriques ou de girafes, amies improbables d’alligators mal lunés. Cette fois elle avait choisi une histoire pleine de mystère, qui faisait cogner le cœur un peu plus fort dans la poitrine, une histoire d’aventures dans un pays lointain. Il s’en voulait de s’être endormi juste au moment où il allait, avec Korian, le héros de l’histoire, franchir la porte interdite. Korian était un prince, courageux, prêt à affronter tous les ennemis de son royaume pour sauver la couronne dont avait hérité sa mère et qui lui reviendrait, plus tard. Pour cela il devait prendre des décisions difficiles, voire tenir tête à sa mère la reine. Il était vaillant. Il avait douze ans.
    Corentin avait posé sa tête sur l’oreiller et avait fermé les yeux, bien décidé à imaginer la suite de l’histoire. Il était le fidèle chevalier de Korian et se tenait sur le sentier à ses côtés. Ils avaient chevauché de longues heures et traversé une forêt dense et sombre jusqu’à ce que les arbres s’écartent sur leur passage pour laisser place à un chemin étroit délimité par les ronces. Le silence était épais. Tous les deux se tenaient devant la porte, prêts à monter sur la première marche qui en délimitait le seuil. Poser le pied sur ces pierres, polies par les siècles, les entrainerait loin de leur famille, loin du royaume des Collines d’or dont Korian était appelé à prendre la tête. Pourtant ne pas franchir cette porte dont la grille rouillée était déjà entrouverte signerait leur lâcheté et les rendrait indignes de revenir dans leur foyer.
    Le cœur de Corentin battait fort contre sa poitrine et il était heureux. Il savait ce qu’il devait faire.

    • Odile zeller dit :

      Un style de livres d’enfants mais avec une grande richesse dans le point de vue qui permet de tirer plusieurs fils. Le personnage de Corentin est bien posé.
      Merci l’aventure ne fait que commencer.

      • Behel dit :

        Je félicite l’intelligence de la mise en contexte ! Désormais il nous tarde de voir ces univers foisonner, nourris par la contrainte des défis et par les imaginaires de l’auteure et du lecteur!

  9. Régine dit :

    C’était une porte de métal, encastrée dans le mur de pierres. Pas de poignée. Deux serrures de sécurité. Ni sonnette ni heurtoir. Rien. Un panneau lisse et nu, visiblement épais. Fermé.
    On a frappé, on a tapé, on a commencé à cogner des mains et des poings. Rien n’a bougé. Personne n’a ouvert. Quelqu’un s’est énervé, a foncé dessus d’un coup d’épaule et s’est fracassé. On a cherché autre chose: un passe, une clé, un tournevis, pour forcer les serrures ou pour les arracher. Rien à faire. On s’est rué dessus à coups de pieds et de talons. Que dalle ! Il faisait chaud. On s’est assis un peu plus loin, à l’ombre, pour se reposer. Et là, on a entendu comme un déclic, un léger “clic”… La porte s’est entrouverte. Comme un seul homme, on s’est levé d’un bond et, sans que personne y touche ou la pousse, elle s’est ouverte en grand devant nous.
    De l’autre côté, encastré dans un second mur de pierres, un panneau lisse et nu, visiblement épais. Face à nous, un grand miroir…

  10. O Jarrier dit :

    Au cours de ses longues balades, il aime les surprises au détour d’un chemin . Aujourd’hui, une porte ouverte vers un océan de hautes herbes, de folle végétation, porte qui ne cache rien avec ses volutes de fer forgé , quelques lignes cernant le vide. Elle ne cache rien et pourtant reste mystérieuse … pourquoi à cet endroit d’une longue muraille? porte de service d’une propriété à l’abandon ? Elle a sans doute vu des générations se faufiler discrètement, avec quelques tensions quand elle osait grincer dans ses gonds. Malmenée par les enfants intrépides, elle se laissait faire avec plaisir !! Que dire des romantiques rencontres les soirs au clair de lune, dans ce fond de parc. Elle pourrait raconter déclarations, émotions , ruptures, mais elle respecte les secrets chuchotés, les serments jurés. Maintenant, toujours immobile, elle laisse passer les souvenirs, fière de ne pas avoir joué les barrières infranchissables, d’être restée un passage, sans octroi, sans étiquette, sans code… fière d’offrir encore une évasion vers des horizons improbables ..
    Rêveur, Il reprend sa marche libre sur les sentiers de campagne.

    OJ

  11. MADELEINE BRINKMANN dit :

    Je pousse la grille du jardin. Elle est rouillée et grince sur ses gonds. Le lierre qui entoure les barreaux semble témoigner de son état d’ abandon. La vieille dame qui m’a indiqué ce passage a eu l’air intrigué lorsque je lui ai demandé le chemin pour parvenir aux “Acanthes”. Elle a eu l’air d’hésiter quand je lui exposé mes motifs. Puis, se disant sans doute que cela ne la concernait plus, elle m’avait simplement répondu :

    – Suivez ce sentier jusqu’au bout du cimetière. Ensuite, voyez si vous pouvez entrer par le petit portail. De nos jours, je ne vois que cette possibilité pour atteindre l’endroit qui semble tant vous intéresser. Mais attention, il paraît que c’est mal fréquenté. Faites attention à vous.

    Au bout du sentier indiqué, j’avais en effet trouvé le portail dont elle m’avait parlé. J’avais tiré, poussé, et finalement, en introduisant le poignet entre les barreaux et en tâtonnant, j’avais trouvé de l’autre côté à hauteur des yeux, un verrou. À mon étonnement, il avait facilement coulissé et j’avais pu ouvrir le portail.

    Contrairement à ce que la vieille dame m’avait dit, l’endroit paraît désert et les ronces ne semblent pas avoir été foulées depuis belle lurette. Elle a paru croire à mon prétexte de visite. Peu importe, la fin justifie les moyens…mais je ne peux me mentir à moi-même et force m’est de m’interroger sur ma motivation réelle à vouloir franchir l’entrée ce domaine oublié. Soudain, dans mon dos un toussotement sec me fait tressaillir.

  12. martine dit :

    Le décor, lui-même, avait changé

    En quelques minutes, l’orage s’était abattu en une pluie diluvienne et Camille n’avait eu
    d’autre protection que de s’engouffrer en hâte, là où il se trouvait , un sac chargé de ses courses sur chaque épaule, dans le bar de cet Hôtel de la rue Saint Paul qu’il connaissait, pour s’ y être maintes fois rendu au cours de ses flâneries ou de ses rendez vous amicaux. Un Hôtel, qui venait de rouvrir, situé à l’endroit où la rue Saint Paul animée, croise la majestueuse, secrète et résidentielle rue Charles V à l’alignement de façades ordonné et silencieux.

    C’était un chemin habituel. Il le parcourait néanmoins, le plus souvent, en flânant. Le silence et la beauté de la rue Charles V l’apaisait et le conduisait à une méditation réflexive et songeuse. Laquelle s’interrompait dans le mouvement de la rue Saint Paul, où les objets en vitrine des boutiques d’antiquaires éveillaient l’insolite et offraient la nouveauté nécessaire à un parcours imaginaire. L’errance atteignait même la dimension du voyage dans la petite échoppe japonaise près de la Seine dont les kimonos tous originaux ornaient la vitrine et dont les céramiques merveilleuses se serraient sur une minuscule table au seuil de la porte. Cette frontière-là, il la franchissait rarement , lors de ce trajet utilitaire et encombré qui ne lui permettait pas d’entrer dans ce si petit espace et, chaque fois, il se promettait de revenir.

    L’Hôtel s’était rénové dans les deux dernières années. Il s’appelait auparavant Hôtel du 7è art et offrait alors un décor noir et blanc, kitsch et ouvrant sur l’univers cinématographique sans craindre la carricature. La jante de roue en acier cabossé du film Easy Rider trônait sur le mur en pierre de taille ainsi que les affiches de films américains célèbres. Les banquettes ventripotentes en suédine noire, se blottissaient derrière la vitre, autour de tables de bistrots rondes en fausse marquetterie , rendues à elles mêmes et habitées de soliflors aux roses rouges artificielles. Au sol, une moquette en damier large, noir et blanc cassé. Sur une poutre au dessus du bar, s’alignaient les portraits d’artistes de cinéma. La fenêtre-vitrine était envahie de figurines kitsch, un ficus souffreteux aux troncs tressés en nattes appelait la lumière. Les lampes ventilateurs aux palmes de bois vernis n’éclairaient pas ou peu. Le piano noir, sous les piles de revues et magazines n’émettait jamais aucun son. Au sein de l’énorme cheminée au tablier de pierre et en son sein, un minuscule morceau de charbon. Dans une jardinière de pierre sous une verrière puit de lumière s’ébattaient trois plantes artificielles nostalgiques et un palmier tout sec se tapissait dans un coin, à l’ombre. Seule tache de couleur, la robe rouge dégrafée de Vivian Leigh abandonnée dans les bras de Clark Gable sous l’inscription « Gone with the wind » sur l’affiche flamboyante du mur, entre deux montages photographiques de photos d’acteurs américains déployant en noir et blanc l’anatomie sculpturale de Rita Hayworth ou la beauté de James Dean.
    Lorsque un client se hasardait au bar , souvent désert, les musiques de film s’élevaient alors et la voix sensuelle de Frank Sinatra baignait la salle et introduisait la vie dans ce décor de rêve, de faux et de mensonges. On ne saurait jouir vraiment dans un univers imaginaire, que de la force des contrastes.

    Non, il n’y a plus là rien du tout de l’ancien décor de l’hôtel du 7è art. Dénommé désormais le Charles V , il est devenu un banal hôtel de luxe au charme discret et banal.
    Il souligne ses pierres apparentes sans les recouvrir . Ses banquettes claires en tissus entourent des tables éclairées de romantiques bougies aux photophores de style asiatiques décorés de feuilles de Gingko Biloba soulignés par la flamme de la bougie. Le lieu est silencieux et forme un refuge cosy ou s’abriter de la pluie diluvienne du jour et sans doute de l’animation du village Saint Paul lors des brocantes des week-end. Il lui suffit d’être joli et agréable, lieu à la fois huppé et modeste dans son ambition esthétique, et qui n’imposera pas son imaginaire. Pour l’heure et malgré une pointe de nostalgie de l’univers cinématographique perdu où se sentir un personnage, Camille apprécie sa chaleur, sa beauté tranquille, la paix des couleurs crèmes sans violence de contrastes, la disparition du noir. La musique de la pluie, l’eau qui, à travers une vitre ne la violente pas, le conduit à la rêverie, l’enveloppe et le surprend.

    • Odile zeller dit :

      J’aime les deux lieux. Le premier est surchargé dans son décor mais aussi dans le texte. Le contraste avec la sobriété du second dans l’écriture et le luxe marche très bien. On est aussi dans l’attente. Merci

  13. Odile zeller dit :

    Tiens,la porte est ouverte, enfin le portail. Elle n’est plus passée par là depuis si longtemps. On disait la porte, la porte interdite, maudite. Il y avait une chaine avec un gros verrou et un panneau défense d’entrer, propriété privée. On n’allait jamais par là, jamais c’était dangereux. Mais un jour bien sûr, on était jeune, avec Rémi et Jeanne ils s’y étaient risqués, la peur de leur vie. Ils s’étaient glissés par un trou de la haie, s’étaient égratignés leurs jambes nues et Rémi avait même arraché son pantalon. C’était un jardin magnifique avec des rosiers et des fleurs. Et à quelques mètres une grosse voix les avait chassés : „ Qu’est-ce que vous faites là petits sacripants.“ Un accent d’ailleurs. Janne avait eu tellement peur qu’elle était restée coincée dans les ronces. Il avait fallu la libérer des épines. Elle pleurait, elle hoquetait, disait qu’elle n’avait pas peur. Elle n’avait jamais peur, courageuse, pauvre Jeanne.
    Le portail est si rouillé, le verrou traîne par terre à côté des maillons de la chaîne rongée de noir. Elle doit rester sur le chemin, ne pas risquer … elle a promis, sinon elle ne sortira plus seule. Elle n’est plus toute jeune. Juste une petite promenade, il fait soleil … elle est tentée ! Ah la curiosité. Elle avance au delà du portail, c’est un jardin, enfin une brousse où règne un désordre de rosiers grimpants en fleurs, de vignes sauvages et même une pivoine. Elle ne voit plus la porte. On va s’inquiéter, envoyer quelqu’un à sa recherche. La Mamie Amélie avec ses mauvaises jambes et son caractère ! Elle fait une pause et sourit. C’est ici que la voix … et qu’ils s’étaient sauvés. Rémi ne s’en souviendrait plus, il perd la tête. Elle essuie une larme. Un parfum lui taquine le nez : un chèvrefeuille colonise un vieux pommier. Elle le voit. « Attention c’est interdit, dangereux » elle se rappelle l’avertissement de sa mère.

    • Loretta Loria dit :

      J´aime bien le flash – back, l´intervention d´une dame agée, qui sait ce dont elle va encore se souvenir …. texte émouvant, on attend la suite de l´aventure de Mamie Amélie!

  14. Emilie KAH dit :

    C’était à la saison des robes sans manches. C’est ainsi que les Japonais désignent l’été — du moins me plais-je à le croire. Je marchais depuis un moment sur une petite route des Landes. À l’aventure. Le goudron a fait place à des gravillons et, comme j’avais envie de les entendre crisser sous mes chaussures, j’ai fait celle qui n’avait pas vu la pancarte « Propriété privée » et j’ai emprunté l’allée.
    Elle semblait entretenue, bien que sa végétation spontanée ne demandât qu’à l’envahir, et ce débordement de la nature, le vert tendre des orties, l’or des pissenlits s’accordaient bien avec les battements de mon cœur. On a beau, avec aplomb, pénétrer chez autrui, on ne le fait pas sans un brin d’appréhension : reste de bonne éducation ou crainte de ce que l’on va trouver.
    Tout au bout du chemin, les ronces avaient pris l’avantage. Elles grimpaient maintenant à l’assaut des deux marches en pierre qui menaient à une grille en fer forgé à demi ouverte sur un fouillis de verdure : un espace végétal, touffu, mystérieux, mais dépourvu d’hostilité car inondé de soleil. Je suis entrée.

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