Écrire pour le 8 mars

Vous trouverez les textes écrits pour le 8 mars 2019 ci dessous puis en commentaires.

Texte de Dominique

Affolé ; je le suis. Tout en regardant cette peau qui semble avoir vu tant de paysages, mon iris se brouille et laisse naviguer sur une mer salée les taches épileptiques d’un éblouissement secret. Je la scrute depuis l’autre côté de la terrasse. Je ne sais plus qui est arrivé en premier, comme si nos corps s’étaient retrouvés à quelques mètres pris dans un étau temporel. Sa vision est vague ; mon trouble évident. Elle ne cherche rien, n’attend personne, ne demande pas plus. L’horizon a pour elle l’apparat d’un immense lit où elle se laisse somnoler au grès des bruits que la brasserie charrie. Je ne peux l’importuner, je suis trop loin mais j’ai appris que les femmes sentent de suite quand on les observe. D’abord, il y a le premier regard, vital, nécessaire, que tout individu est forcé de lancer en éclaireur pour délimiter son territoire dans lequel un inconnu s’immisce. C’en est presque animal. Un instinct ancien. « Lui » ne peut me faire du mal. « Elle » est une grand bourgeoise. « Lui » est potentiellement dangereux. Etc. Etc. Mais, alors que l’homme, souvent balourd et d’une maladresse confondante continue à s’attarder sur le visage impassible d’une jeune fille, celle-ci, qui a su déceler en l’autre la complexité d’une personnalité ou sa grande banalité autant intellectuelle que physique, n’opérera presque jamais ce fameux second regard (il faut que ce soit une personne connue, extravagante ou prodigieusement belle pour cela). Ce regard qui revient et qui croit nous faire souscrire à une plus-value d’attention. Ce regard anodin que les hommes interprètent si mal. Ce regard qui ne s’est pas attardé sur moi. Je le sais ; qu’elle ne s’est pas risquée pas à dévoiler ; je n’ai rien d’un séducteur ou d’un fou dangereux ; juste une silhouette vite jaugée. Elle partira sans me considérer mais en m’ayant vu et sondé au-delà de mes projections les plus délirantes. Alors je prends du papier, un stylo, de l’aquarelle et me permets de subtiliser son éclat en quelques traits. Voyeur, un peu ; voleur de beauté, pourquoi pas. Il faut faire vite ; non qu’elle paraisse pressée. Vite car mon impression est fugace et je souhaite que mon dessin soit à la hauteur de cette peau qui semble avoir vu tant de paysages, alors mon iris se brouille… Je repose mes lunettes après avoir écrit ces quelques mots sous le portrait. Je relève la tête. Mon inconnue s’est envolée.

Texte d’Emilie    La femme oiseau

Il y avait bien eu quelques signes. Tels des avertissements. Un chat, par exemple, apparemment paisible, qui avait bondi sur elle, toutes griffes dehors. Puis cette envie irrésistible de manger des graines au petit déjeuner et bientôt à chaque repas. Elle n’y avait prêté aucune attention.

Mais ce matin, quand elle se rendit compte qu’elle ne pouvait plus prononcer un mot, qu’elle n’émettait qu’un gazouillis, une suite de sons légers et agréables, elle dut se rendre à l’évidence. Elle se muait en oiseau.

Instinctivement, elle leva la tête vers le ciel. Les arbres du jardin lui parurent gigantesques. Au dessus, de vastes nuages blancs passaient, indifférents à son étonnement inquiet. Elle se sentait vulnérable. Il lui prit l’envie de trouver refuge au creux délicat d’une feuille. Elle sursauta au craquement d’une brindille. Son œil cligna au soleil et elle s’aperçut qu’elle était capable de distinguer le tout petit morceau de bois responsable de ce tout petit bruit. En se modifiant ses sens changeaient son appréhension du monde. Elle eut une irrépressible envie de cette brindille. Elle sautilla jusqu’à elle. Elle tenta de la saisir avec ses mains ; elle ne les trouva pas. Elle se pencha donc vers le sol et prit la brindille dans sa bouche. L’impression était étrange. Elle aurait dû sentir la fermeté du bois sur ses lèvres. Mais non, c’était la brindille qui se soumettait à la force de … son minuscule bec ! La métamorphose était presqu’achevée.

Elle battit des bras et… prit la direction du nid que protégeait la vielle pompe. L’air la soutenait, la portait et, si elle s’appliquait à bien faire des mouvements amples et réguliers avec ses bras, elle avançait ! Ce premier essai était un peu maladroit, comme les premiers pas d’un enfant. Mais c’était sûr : elle volait ! Quelle fierté de se poser près du nid et d’y trouver la juste place pour sa brindille. Pour claironner cet exploit, elle chanta : « ti-tip, ti-tip, ti-tip ». Les notes sortaient de son gosier avec facilité, claires, flûtées, joyeuses. Tout son petit corps rondouillard résonnait de ses appels. De la cour de la ferme des oiseaux lui répondirent. Quel concert ! Qu’il était bon de donner de la voix ainsi avec d’autres ! Comment elle, devenue si petite, pouvait-elle émettre un tel son et y trouver tant de bien-être ? Alors elle se regarda. Elle leva une patte ; mon Dieu qu’elle était fine ! Après, elle se découvrit un beau plumage bleu avec une touche de jaune sur le devant du poitrail. « Je suis une mésange bleue, se dit-elle, je suis mon oiseau préféré.» Ce fut sa dernière pensée consciente. Après, elle se remit à sa besogne : consolider son nid pour sa couvaison.

Bonne lecture !

Les plumes

13 réponses à Écrire pour le 8 mars

  1. Régine dit :

    Merci pour ce carambolage de cultures et de tons, un vrai régal ! je suis ravie pour ma part de vous avoir fait (sou)rire. See you later !!!

  2. Odile zeller dit :

    Texte de Loretta

    À ma grand´mère.
    Je ne te connais que par les récits de maman. Et par les deux photos écornées restées en notre possession qui avaient été envoyées au grand ´père, là – bas, en Amérique, pour qu´il n´oublie pas les traits de sa femme et de ses enfants et qu´il soit en mesure de les reconnaître, le jour où il serait revenu, qui sait.
    La première photo, c´est celle de la confirmation de ma tante et de ma mère. Les deux petites filles endimanchées dans leur robe de fêtes, les frères cadets, caleçons courts et chemises blanches impeccablement repassés, fixant avec sérieux l´appareil photo. Toi, petite dans une robe de teinte foncée simple mais qui sied bien à ton corps menu, tu te tiens droite et as encore dans le regard avec de l’énergie à revendre même si on devine à ton regard que tu commences à trouver ce statut de – veuve – sans – être – veuve avec quatre enfants à charge lourd à porter. Mais tu acceptes ton sort, tu n´as pas voulu quitter le pays, les parents âgés et puis … tu as dû avoir tes raisons et je ne pense pas que ce fut une question de manque de courage si tu n´es pas partie.
    Entre la première et la deuxième photo, une dizaine d´années se sont écoulées. Peut – être moins mais elles semblent avoir pesé comme un boulet sur ta vie. Ton regard s´est éteint, ton sourire est forcé, ton visage s´est creusé de rides. Tes cheveux ne te trahissent pas toutefois – question de gènes, ni ma mère ni ma tante n´ont jamais eu de cheveux vraiment « blancs » – mais une grande lassitude se lit sur tes traits, imprègne ton corps qui s´est comme prématurément ratatiné. Les enfants ont grandi, les filles te dépassent maintenant d´une bonne tête et les garçons ont troqué les caleçons pour des pantalons longs. Ta robe pend sur ton corps, elle est usée ou bien cette impression est – elle due au fait qu´elle ne moule plus ta silhouette courbée que les années de labeur ont sillonné de fatigue. Tu es seule et il faut prendre des décisions, les filles bientôt à marier, l´avenir des garçons… Ton mari a bien écrit qu´il est prêt à vendre les terres pour financer leur formation mais aucun des deux ne montre de prédisposition ou simplement d’intérêt à cela. La fille cadette, c´est différent, l´institutrice a d´ailleurs plus d´une fois fait allusion au fait qu´elle pourrait continuer ses études. Il faudrait bien sûr argumenter sur le sujet avec quelqu´un qui se trouve à dix – mille kilomètres de distance. Tu n´exclus d´ailleurs pas à priori la possibilité que ton mari donne son accord. Tu réfléchis mais l´esprit de lutte n´ est plus là, la besogne te dépasse. Tu laisses alors les choses courir et le sort en décider. Quelques années s´écouleront encore et la maladie t´emportera, bien trop tôt. Ce sera la dernière injonction du destin. Tu t´y plieras comme tu l´as toujours fait, sans rechigner.

    • Odile zeller dit :

      Un très beau portrait. On lit entre les lignes, le pays d’origine, le mari qui est loin, peu impliqué. C’est très touchant du fait que tout se construit autour de photos et de souvenirs. Bravo

    • Emilie KAH dit :

      J’ai aimé votre texte, Loretta. Ecrire à partir de vieilles photos de famille est si émouvant. Vous vous adressez au personnage, vous créez ainsi une intimité avec votre grand-mère que vous n’avez pas connue. C’est très beau. Merci.
      Merci aussi d’avoir lu ma petite histoire de femme-oiseau.

  3. Odile zeller dit :

    Texte de Martine

    Ecrivez « D,. » écoutez « Denise »

    Lorsque parut , aux éditions Gallimard , dans la prestigieuse collection de la PléIade, en 1967, la traduction du Coran de D. Masson , le succès fut au rendez-vous . En 1970, l’Université d’Al Azar , au Caire la présenta comme la meilleure tentative d’interprétation en langue française du livre sacré. Ils lui attribuèrent le label « d’Essai d’interprétation du Coran inimitable » en accord avec l’Université de Beyrouth
    Or, si les sages d’Al Azar avaient subodoré Denise sous le D. du signataire, ils n’auraient probablement pas donné si facilement leur aval. Ils ignoraient alors avoir affaire à une femme et sans doute ne l’auraient ils pas accepté.
    L’auteur pensait qu’en signant Denise elle se serait reconnue femme dans une culture où le statut de la femme est inférieur, et de surcroit femme non musulmane. De ce fait elle préféra alors s’effacer derrière son œuvre et accepta de perdre son prénom.

    Personnalité originale , Denise Masson , issue d’une famille catholique praticante aisée et cultivée, entra au couvent à l’âge de 18 ans , elle en ressortit rapidement pour devenir infirmière. A 28 ans, lors d’un voyage touristique au Maroc , elle eût pour Marrakech un coup de foudre et un coup de tête et décida de s’y installer, dans la Médina, où elle vécut soixante ans, dans le Riad qui aujourd’hui porte son nom.. Elle se fit embaucher rapidement au dispensaire antituberculeux de la ville dans le quartier de Sidi bel Abbès.. Son intérêt pour le Maroc et la foi marocaine était tel qu’elle s’inscrivit rapidement à l’Institut des Hautes Etudes de Marrakech pour y apprendre l’arabe dialectal et l’arabe classique. Imprégnée de l’âme marocaine, elle cherchait dans la quotidienneté la présence de Dieu et la foi marocaine. Sa profession d’infirmière lui permettait d’entrer dans les maisons, de rompre l’isolement des femmes , de leur offrir des soins et une écoute, de les aider dans leur solitude. Elle aura un projet de service social qui échouera et sec consacrera ensuite uniquement à la recherche.
    Influencée par ses maîtres et amis orientalistes , elle publia en 1938 un premier ouvrage « le Coran et la révélation judéo-chrétienne » et, non satisfaite des traductions qu’elle rencontrait, elle commença alors à traduire des extraits du Coran. Dès la sortie de ce premier livre , les autorités musulmanes l’encouragèrent à traduire en entier le livre sacré.
    Elle consacrera 30 années de sa vie à ce travail monumental.
    « Je n’ai pas fréquenté les lettrés ni les sages musulmans, J’ai vécu proche du monde musulman, des humbles , des petits. J’ai admiré leur foi profonde, leur soumission absolue à la volonté de Dieu, leur attente vécue de la vie future. J’ai appris en m’immergeant dans le peuple, en m’immergeant dans les textes sacrés, année après année, jusqu’à ce que le Coran trouve un écho dans ma langue originelle. Enfin je vais pouvoir livrer à ceux qui ne possèdent pas l’arabe une parole intérieure qui sonne comme un chant d’allégresse et d’amour ».

    Le parti pris de la traduction était de privilégier la dimension spirituelle en traduisant Allah par le mot Dieu. Mettre « Allah » augmente la distance en le considérant comme le Dieu des musulmans. En ayant le courage de traduire Allah par Dieu, elle manifestait une sensibilité religieuse que les musulmans savants apprécièrent dans sa traduction.
    D’un style concis et d’une grande qualité littéraire, la traduction de Denise Masson reste aujourd’hui la plus recommandée et la plus lue en langue Française. Le paradoxe est qu’elle permet à de nombreux marocains qui ne maîtrisent pas l’arabe de découvrir le Coran et rend ainsi un grand service à la communauté musulmane. Ils sont nombreux aujourd’hui à savoir qui est Denise, cette femme née en 1901 française et non musulmane qui ne recula pas devant l’interprétation du livre sacré .
    A son décès à Marrakech en 1994 à 93 ans , elle fut enterrée dans le cimetière de Guéliz et légua son Riad à l’institut de France . La Maison Arabe Denise Masson résidence de chercheurs lui a rendu son prénom et joue un rôle culturel important, selon sa volonté pour le dialogue entre les cultures. Elle héberge des chercheurs en résidence et accueille des colloques et des évènements artistiques ou culturels.
    Il n’est pas rare que les femmes perdent leur prénom,, leur appellation se réduisant à leur fonction. Dans la vie quotidienne, elles seront « ma femme » ou « chérie »pour leur mari, maman ou mamie pour les enfants, La signature sur les documents officiels portait souvent madame suivie du prénom et du nom du mari. Lorsqu’une femme crée , le succès de l’oeuvre amène souvent la restauration du prénom perdu pour la postérité.

  4. Odile zeller dit :

    J’aime tous ces textes
    Le texte de Dominique nous parle du premier regard et d’un instant ténu. C’est subtil et très fort
    Le texte d‘Emilie s’envole dans l‘imaginaire et sa légèreté est un plaisir

    Le texte de Régine si concret et drôle par l‘irruption d’une autre langue est très différent mais tout aussi finement analysé.

  5. Odile zeller dit :

    Texte de Violaine

    Les oignons et les rondelles de carottes viennent d’être chassés de la planche à découper d’un rapide revers de main. La poêle familiale est déjà chaude. Sur l’autre feu, la cocotte nous chuchote déjà que les légumes sont prêts à se transformer en potage d’hiver. Elle attrape vite un mouchoir car il semble qu’elle ait encore perdu son combat contre ces fichus oignons !
    Mon frère attend assis à la table, un crayon à la main. Elle ouvre le classeur noir au deuxième intercalaire et lui dicte, par paquets de trois, les mots invariables de la cinquième liste. Il est marrant mon frère, toujours tenté par un brin de paille qui se détache de sa chaise ou par l’envie de poser la question philosophique du mois qui fait s’éterniser la durée des devoirs ! Aujourd’hui, il demande ce que c’est d’avoir du charme. Lancée dans ses explications drôles mais sérieuses, elle se prête au jeu des mimes et ne s’aperçoit pas que le temps passe et qu’il faut encore compléter la carte de géographie sur les territoires français d’outre mer.
    Moi, j’écoute d’une oreille ce qui se passe dans la cuisine. Je suis nauséeuse depuis le début de l’ après-midi et je n’arrive pas à me détacher du canapé. Du moins, jusqu’à ce que, d’un bond, je file au bout du couloir pour confirmer le diagnostique médical qu’elle craignait. Mais je n’ai pas eu le temps d’ouvrir la porte et de pencher ma tête au dessus de la cuvette. Quand elle est arrivée, à peine un quart de seconde lui a suffi pour prendre connaissance des dégâts : les gonds de la porte, le papier peint, les coulures dans les rainures du parquet, mes vêtements, tout y était passé. Son visage s’est d’abord décomposé puis, comme par enchantement, elle a souri, m’a rassurée, m’a conduite à la douche et m’a raccompagnée sur le canapé. Une douce couverture m’a réchauffée. Elle a posé un baiser sur mon front et a fait une caresse dans mes cheveux. Puis elle a crié quelque chose que je n’ai pas pu décrypter et a couru en direction de la cuisine. La poêlée colorée qui sentait si bon avait apparemment bien noirci et il a fallu ouvrir les fenêtres pour que l’air au goût de grillé s’échappe de la pièce. Elle s’est assise. Puis s’est relevée. Elle a sorti une autre poêle et ses yeux ont encore piqué avec les oignons. Mon père a téléphoné. Une fois de plus, il a beaucoup de travail. Il rentrera tard ce soir.

    • Odile zeller dit :

      Un très beau texte, visuel et centré sur une femme, une mère. J’aime les activités qui se cumulent, s’entrechoquent et bien sûr les oignons qui brûlent. J’en sens l’odeur. Merci

  6. Odile zeller dit :

    Texte de Lya

    Elle était splendide. Je ne regardais qu’elle. Ce jour là, elle riait aux éclats. Je venais de lui raconter une de ces histoires comiques que je connais si bien. Son rire me remplissait de bonheur et me motivait à reprendre le contrôle de ma vie. Quand elle ne parlait plus, je la contemplais. Son visage, si extraordinaire, me transportait dans un autre monde. Ce monde, il était beau, comme elle. Je m’y sentais bien. Quand mon moral dégringolait, elle chantait. Elle apaisait l’instant présent. Elle égaillait notre journée. Elle marchait d’un pas sûr, ce qui m’encourageait à reprendre confiance en moi. Quand elle remarquait que j’étais cafardeux, elle trouvait les bons mots pour me réconforter. Si elle prenait ma main dans la sienne, pour me rassurer, mes yeux ne voyaient plus le monde. Les sons ne parvenaient plus jusqu’à moi. Je ne faisais que penser. Penser à elle. Penser à cette femme. Cette merveilleuse femme.

  7. Loretta Loria - Riedel dit :

    A propos des textes de Dominique, Émilie et Régine

    Trois textes tellement différents l´un de l´autre mais d´une grande originalité. On reste rêveur après le premier, interloqué après le deuxième et on rit en lisant le troisième…. bravo aux auteur(e)s. Ce fut un vrai plaisir que de lire vos lignes!
    Loretta

  8. La liste du linge (The laundry list)

    Le lundi était le jour du linge. Je vous parle d’une ère où la machine à laver n’existait pas encore, tout au moins pas dans les familles ordinaires. Mais il existait en Angleterre, au début des années soixante, un service de collecte auquel ma tante confiait son linge de maison. Chaque lundi matin de chaque été passé chez elle dans ces années-là, me revenait donc la tâche d’écrire la liste détaillée des articles envoyés au nettoyage.
    Je me souviens, comme si c’était hier, de cette scène répétée une dizaine de fois lors de mon tout premier séjour. J’avais tout juste douze ans et je sortais d’une classe de sixième, où je venais d’aborder l’anglais en première langue.

    À mesure qu’elle met les pièces dans le grand polochon fourni par la laverie, ma tante énonce – en anglais bien sûr, mais dans cet anglais mêlé de français doublé d’un abominable accent dont elle ne s’est jamais départie en soixante années de résidence britannique – ma tante, donc, énonce à voix haute le nom de chaque article:
    – Une grande serviette éponge… One big terrytowel…
    – T’écris ça comment?
    – C’est toi qui vas à l’école! Tu dois savoir mieux que moi…
    – J’ai fait qu’un an… J’ai pas appris ce mot-là!
    – Ben, qu’est-ce qu’ils vous apprennent à l’école, alors?
    Vexée, je m’énerve.
    – Plein de trucs, mais pas ça!
    – Bon vas-y! Ecris comme tu peux… Ouane… Biiiig… Terry… Taouelle…
    – Répète encore, le dernier mot?
    – Ouane… Bi-gue… Tairi… Ta-ou-elle…
    J’écris, laborieusement, mais avec application.
    – Ça y est… Quelle couleur?
    – Blou… Bleue…
    – Je sais ça!… Après?…
    – Five tea towels…
    – C’est quoi?
    – Les torchons… Pour essuyer la vaisselle…
    – ‘Tea’ comme thé?
    – Oui… Et ‘taouelles’ comme tout à l’heure… avec un s… Y’en a cinq!… Bon allez! Après… Ten handkerchiefs… (elle dit “An – kair – chiffe”, elle ne prononce ni le ‘h’, ni le ‘d’)
    – C’est quoi?
    – Ah zut! T’as qu’à regarder avant que je les mette dans le sac!
    – Tu vas trop vite!
    – C’est les mouchoirs à ton oncle…
    – Je connais pas le mot ‘mouchoir’…
    Elle s’énerve un peu à son tour.
    – Ça s’écrit comme ça se prononce! An – kair – chiffe … T’as qu’à mettre: Ankies… Ils comprendront…
    – A-n-k-i-s-e?… Avec un ‘e’ à la fin?
    – Oui… Heu… Non… Mets un ‘s’ et c’est tout… C’est pas grave!
    – Si, c’est grave! !
    – Mais non! Allez, dépêche-toi! Sinon, à ce train-là, on aura jamais fini pour l’heure…
    – Oui, mais moi, j’aime pas faire des fautes!
    – Oui, bon… Ce s’ra pas ta faute, là… Y’a pas de notes! Et puis, tu sais, à la laverie, ils en ont vu d’autres… T’inquiète pas!
    – D’accord… Les mouchoirs, ils étaient quelle couleur?
    – Green (elle dit ‘griiiine’ sans rouler le ‘gr’, à la française, mais en insistant lourdement sur le mot).
    – Ça, je sais! Les couleurs, j’ai appris!
    – Bon… Ensuite… One… Red… Tablecloth… (Elle prononce ‘ta-bo-clock’)
    – Fais voir… C’est quoi?
    – La nappe rouge qui vient de chez ta grand-mère…
    – ‘Clock’, comme l’horloge?
    – Mais oui, allez! C’est bon! Ça y est?… Après…

    Et ça continuait ainsi… Ça nous prenait la bonne part de la matinée.
    Mais lorsque la fourgonnette orange marquée ‘Laundry service’ se garait devant le pavillon à quatorze heures tapantes, ouf! nous étions prêtes.
    Le garçon déchargeait devant la porte le sac de linge nettoyé, en retour, et il reprenait le sac de linge sale, dans lequel ma tante avait glissé la précieuse liste.
    – Wanna a cuppa tea, Tommy? 1
    – No thanks Michelle! I’m late today! 1
    Elle proposait toujours une tasse de thé, parce qu’elle appliquait à la lettre cette délicieuse courtoisie toute britannique.
    Le gros Tommy déclinait poliment, il n’était jamais en retard, il était toujours pressé.
    – Aurrrevoirrr (il disait ça en français, en roulant exagérément les yeux et les ‘r’, ça m’amusait toujours)… See you next week! ²
    – See you later, alligator! ³ (Elle prononçait “si iou laiteur, aligateur”).
    – In a while, crocodile! ³
    Ça rimait, et ça les faisait rigoler tous les deux.
    Ma tante déballait le sac de linge, impeccablement plié et repassé. Mais avant de le ranger, il fallait encore vérifier que tout y était. Et oh miracle! il ne manquait jamais rien, ce qui n’étonnait nullement ma tante – alors que le contraire l’eût fâchée.
    Je récupérais alors la liste de retour établie par la laverie – tapée proprement à la machine – et j’apprenais enfin l’orthographe correct de chaque mot.
    C’est ainsi que j’ai véritablement appris l’anglais. Sur le tas… de linge!

    1 Vous voulez une tasse de thé, Tommy? Non merci Michelle! Je suis en retard aujourd’hui!
    ² À la semaine prochaine!
    ³ une expression d’ados à la mode des années 1950/60 utilisée dans une chanson rock & roll écrite par Bobby Charles, reprise par Bill Haley and his Comets (et par Dr. Feelgood et de nombreux autres depuis) qui en fera un succès international; comme c’est carrément impossible à traduire en rimes avec les mêmes mots (alligator/ crocodile), on pourrait en faire des dizaines de variantes, par ex.: À plus tard, mon canard ! À bientôt, mon chameau !

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