Écrire Rome

Bienvenue sur cet atelier ! Il s’agit ici d’écrire Rome.

Rome la louve du Capitole

Vous êtes les bienvenus ! Tout auteur ayant un texte sur Rome, un récit de voyage, une anecdote peut envoyer son texte qui entrera dans notre vivier d’œuvres. Des photos noir et blanc, des dessins noir et blanc sont également acceptés.

Ce groupe nécessite d’être membre de l’association Plumes d’ici et d’ailleurs pour entrer dans l’atelier. Il regroupe ceux qui ont un texte et veulent le retravailler ou voudraient publier une œuvre sur cette thématique.

Les textes, dessins, photos, récits  issus de cet atelier seront publiés dans un recueil Nouvelles de Rome, s’ils sont sélectionnés par l’éditeur. les éditions  Christophe Chomant.

 

Voici un premier texte :

​LES DANSEURS DU TIBRE

​Au Trastévère tout le monde les connaissait. Lorsqu’ils passaient dans les rues ils faisait naître le soleil à chaque pas. Leur grâce naturelle, comme de jeunes félins, appelait les regards mais leur beauté insolite étonnait sans doute moins que leur étrange chevelure. Les habitants du quartier qui les voyaient passer tous les jours à la même heure et dans la même direction savaient ce que cela signifiait. Ils se rendaient à la communauté de Sant’Egidio qui distribuait des repas aux nécessiteux. Comme ils étaient toujours gais et souriants ils attiraient la sympathie et les commerçants trastévérins, gouailleurs et généreux, leur donnaient des morceaux de pizza, de fromage, des fonds de jambon ou de mortadelle. Ils arrivaient ainsi à manger à leur faim.
​Mais personne ne soupçonnait qu’ils vivaient dans un abri de fortune sur les bords du Tibre.
​John et Jérémy étaient jumeaux monozygotes. Identiques, inséparables et indissociables. Depuis l’enfance la danse les habitait. Après le décès prématuré de leurs parents ils s’étaient juré de ne jamais se quitter quoi qu’il arrive. Les difficultés financières les obligèrent à renoncer à leurs cours de danse et comme il fallait vivre ils montèrent une chorégraphie grâce à laquelle ils décrochèrent quelques petits contrats dans des cabarets. Rien de bien sérieux. Impresarii et talent scouts semblaient s’être donné le mot, répétant tous la même chose, leur numéro n’était pas assez original. Et puis des danseurs de couleur… l’Amérique en avait à revendre. Essayez donc l’Europe, l’Italie, peut-être. Il paraît que là-bas ils prennent n’importe qui pourvu qu’il vienne d’ailleurs !
​C’est ainsi qu’ils étaient arrivés à Rome pleins d’espoir. Mais la Ville Eternelle ne fut pas l’Eldorado dont ils avaient rêvé. Ici comme aux Etats-Unis on ne les trouvait pas assez originaux. Entre-temps leurs économies avaient fondu et ils n’avaient plus les moyens de payer un loyer, même modeste. Alors ils s’étaient arrangés.
​Ils avaient repéré sur les bords du Tibre, entre le pont Sublicio et le pont de Testaccio, un endroit isolé, bien protégé par des arbres et des buissons. Avec des tôles et des planches ils construisirent une baraque et s’organisèrent du mieux possible. Malgré leur dénuement ils essayaient de vivre avec une certaine dignité. Après de nombreuses démarches ils finirent par obtenir un contrat dans une boîte de nuit du Trastévère. Mais il fallait trouver l’idée géniale qui les conduirait au succès. Ce n’était pas si facile, tout semblait avoir été déjà inventé.
​Pourtant un jour ils pensèrent avoir trouvé. Ils allaient modifier leur aspect. Une perruque. Oui, ils allaient inventer une perruque qui étonnerait le monde. Avec un enthousiasme d’enfants ils achetèrent des kilomètres de fil de nylon noir et ils se mirent à faire des tresses, longues et fines. De nuit ils dansaient. A l’aube, épuisés, ils regagnaient leur cabane. Mais pendant tous les instants de liberté, avec une infinie patience, ils tressaient le nylon qui leur cisaillait les doigts. Ces tresses finissaient même par les obséder et elles envahissaient leurs rêves y grouillant comme un nid de serpents.
​Une amie costumière les aida à les fixer sur un canevas et ils réalisèrent d’invraisemblables perruques qui leur descendaient jusqu’aux reins. Elles étaient très lourdes. Quatre ou cinq kilos peut-être. Les journaux parleront de sept kilos et même plus. Pour les fixer ils durent raser leur crâne et utiliser une colle spéciale, une sorte de mastic. Il fallait que ça tienne. John et Jérémy étaient fiers du résultat. Avec leurs perruques ils étaient encore plus beaux. Le succès allait enfin arriver. Au bout des tresses.
​Il ne restait plus qu’à refaire le tour des impresarii. Ils finiraient bien par obtenir un contrat intéressant. Mais voilà, le vent avait tourné, il venait de l’Est. On n’engageait plus maintenant que des danseurs blonds, même oxygénés, aux cheveux courts.
​La déception fut immense, mais leur rêve les habitait encore. Ils savaient qu’ils étaient nés pour danser et qu’ils avaient du talent. Il fallait persévérer c’est tout. Ils décidèrent de mettre au point une nouvelle chorégraphie. Au rythme plus endiablé, plus fou.
​L’été arriva. Le jour du 15 Août la canicule écrasait une ville semi déserte et indifférente. Les Romains s’étaient réfugiés à la mer ou à la montagne. Les touristes trempaient leurs pieds dans les fontaines en mangeant des glaces.
​John et Jérémy avaient passé un après-midi tranquille, assis devant leur cabane sous les arbres, en mangeant quelques tranches de pastèque. Leur refuge était une oasis de calme, et ils y jouissaient d’une relative fraîcheur.
​Lorsque le soleil déclina, Rome s’enflamma et prit des aspects de décor baroque. Un cadre somptueux.
​Alors ils se mirent à danser, pour le plaisir. Les reflets de l’eau et les rayons du soleil filtrant à travers les arbres créaient une atmosphère irréelle transformant les bords du Tibre en un espace onirique.
​John et Jérémy évoluaient sur un rythme tantôt lent, tantôt rapide, mimant leurs émotions. Les mouvements fluides et équilibrés, précis, s’enchaînaient avec aisance. Chaque pas créait des images de beauté et d’harmonie et donnait vie à leur rêve. Et puis soudain ces deux corps parfaits, à demi nus, s’envolaient et l’espace d’un soupir ils restaient comme suspendus dans la poussière étincelante des derniers rayons du soleil. Comme de grands oiseaux de lumière.
​Emporté par sa fougue, sa fureur de vivre ou ses désirs frustrés, John se mit à tournoyer de plus en plus vite. On n’entendait que le bruissement de l’air froissé par son corps. Il tournait, tournait… et les tresses l’emportèrent. Il tomba dans le fleuve. Jérémy dans un hurlement se jeta à l’eau et il réussit à l’agripper, mais les perruques, déjà très lourdes et imbibées d’eau, les entraînèrent vers le fond.
​Les deux frères, prisonniers d’un cauchemar silencieux et opaque, se débattirent en vain. Accrochés l’un à l’autre, enveloppés de tresses aux mouvances de reptiles, ils ressemblaient à de stupéfiantes Gorgones. ​
​Et puis les eaux s’étaient refermées. Le soleil avait disparu et il ne resta plus devant la cabane qu’un morceau de pastèque et quelques guêpes bourdonnant encore dans le silence du crépuscule.

​Janine Magnani

D’autres suivront. Vos commentaires de lecteurs nous sont précieux !

A bientôt

la plume romaine

 

6 réponses à Écrire Rome

  1. martine estrade dit :

    Rome : les pierres et la chair

    Monuments , ruines , jardins, chimères imaginaires, beauté à profusion … Rome distille jusqu’à la langueur les opiacés maléfices d’un cadre trop opulent , passion violente et charnelle qui s’inscrit jusque dans le marbre des sculptures humaines.

    Nudité triomphale indolemment offerte ou drapée d étoffes blanches , qui la révèlent alors plus qu’elles ne la dissimulent, la sensualité des corps mise en scène dans la statuaire romaine inflige une épreuve esthétique au voyageur de passage.

    La décence n’est pas un art dans la sculpture, l’anatomie s’impose, fascine en corps pleins, palpitants.
    Ventres , gorges , cuisses , visages affichent frénésie sacrée et extase insolente, exaltent la matérialité du corps et de sa possession par les sensations.
    La bienheureuse Ludovica du Bernin ,étendue gorge offerte , la main agrippée sur le sein , visage renversé par la jouissance se pâme, soeur jumelle de la désormais célèbre sainte Thérèse du sculpteur , dans une discrète chapelle de l’église de San Francesco a Ripa de Trastevere. Sidérante floraison blanche marmoréenne.

    Dès leur plus jeune âge, les amours trop joufflus y jouent, malicieux, à défier les serpents .
    Amour et psyche n’en finissent pas de s’étreindre et s’aimer, effusion sensuelle,naïve et passionnée, lyrique de paroxysme et d’excès.
    La statuaire séraphique est souvent stylisée dans des amours potelés, pourtant , une église de Trastevere abrite un ange androgyne et séducteur nous domine et semble voler.
    Dans la ville dont Stendhal écrivit « tout est décadence ici, tout est souvenir , tout est mort…ce séjour tend à affaiblir l’âme, à la plonger dans la stupeur », la langueur létale tente sa métamorphose dans la sensualité et l’inconnu de la jouissance, frisson de l’éros terrestre ou gravité de l’amour divin. L’auteur considère l’ennui préliminaire à la perception artistique « Si, en courant les monuments pendant vos matinées, vous avez le courage d’arriver jusqu’à l’ennui par manque de société, fussiez-vous l’être le plus éteint par la petite vanité de salon, vous finirez par sentir les arts » . Ennui , thème litanique des écrivains, à propos de Rome, qu’énonce encore Zola, « tout homme de lutte et de fièvre y doit périr d’ennui. ». La langueur létale se dérive et se métamorphose à travers les frissons de l’éros terrestre ou la gravité de l’amour divin.

    Rome a produit peu d’artistes , infiniment moins qu’elle n’a accueilli d’étrangers. Comme s’ils avaient à lutter , dans leur création artistique contre l’assurance tranquille d’être de plain-pied dans l’éternité, artistes et écrivains romains jouent et répètent indéfiniment un mouvement intemporel de l’ennui à la chair, compromis entre excitation fébrile et langueur angoissée.
    Contemporain de notre époque, le romancier Moravia, écrivain romain établira sur ce paradigme de l’ennui vers la sensualité une œuvre littéraire gigantesque. Lorsqu’il aborde l’ennui, la solitude, le mépris, l’aliénation , thèmes qui parcourent la totalité de l’œuvre, l’écrivain clinicien ne se déprend jamais d’une confiance solide dans la nature , le corps , le sexe qui assure sa fécondité littéraire.

    On a dit du peuple italien qu’il a besoin de sensations immédiates, physiques, qu’il se procurera plus facilement en voyant un beau palais un belle statue , une belle musique.
    Il est vrai aussi que les ruines des monuments qui témoignent encore de la grandeur romaine incitent à méditer sur le sort des empires et l’éphémère de la vie , ramènent l’homme à lui-même et l’avertissent de jouir sans délai.

    La confiance dans le mot écrit dans la possibilité de l’expression verbale est moins immédiate que la sensation produite par la sculpture humaine.
    L’amour , lui même , figuré dans la littérature italienne , est isolé dans l’extase , ne s’installe pas dans la durée, garde un goût de l’éphémère et de l’éternel.
    La statuaire humaine, opéra de pierre , scènes primitives et théâtre oedipien, crée des situations dramatiques ,répond à la cette quête éperdue de sensations physiques, offre une régression libératrice dans le monde de l’enfance d’où toutes les censures sont abolies, issue possible à l’intense érotisme et aux forces libidinales originaires dans la mise en représentation .S’y affirme la passion de l’instant, des choses immédiates et tangibles, consommées hic et nunc, sans remords.
    Il s’agit alors comme dans la célèbre statue , d’ôter du pied sans métaphore l’épine qui gênerait la marche vers la liberté du plaisir.

  2. Loretta Loria - Riedel dit :

    Très beaux “Danseurs du Tibre”! Émouvante histoire qui nous rappelle les émarginés de la ville. Ils ne sont hélas pas si rares…. Bravo Janine!

  3. Bonjour,

    Votre projet m’intéresse beaucoup, j’écris sur Rome depuis 2010 sur mon blog salamboblog.com (en anglais), de retour à Rome après une absence de quatre ans, je suis en train de revoir tous mes écrits pour les transformer et écrire autrement….dois-je donc m’inscrire à l’association pour participer? ai-je bien compris? Merci

  4. Odile zeller dit :

    Vous insérez vos textes ici en commentaires Merci

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