Troisième extrait du recueil

Chen Chong Swee les Tournesols                                                                                                                    Galerie nationale de Singapour

Les tournesols de Chen Chong Swee

Une aquarelle vibrante m’arrête. Éblouissement. Dans un vase rectangulaire art déco aux reflets bleus, de grands tournesols déjà mûrs, gorgés de vie, ployés au-dessus de fruits exotiques comme s’ils éclairaient une scène, comme s’ils me dévoilaient les fruits de l’Orient… On dirait de petites aubergines rondes, brillantes, des mangoustans, étalés depuis peu sur un torchon. Sous le feu des fleurs d’or, des branches couvertes de fruits rouges, écarlates bogues, les ramboutans malais reposent sur un livre dont je ne parviens à déchiffrer les caractères. Un livre, là, sous des fruits ? Quelle idée ! Quelle histoire peut-il conter ? Contre le mur jaune, chaud, un régime de bananes debout, comme s’il venait d’être posé sur la table de bois. Je n’ai jamais vu une nature morte aussi vivante. On sent l’amour du peintre pour ces fruits exotiques dont raffole Maman. Ils semblent avoir été jetés à la hâte sous la lumière des tournesols. Je m’approche pour déchiffrer le titre : Sunflowers. La date, 1971, est celle de ma naissance… Mes tournesols ? Incrédule, je me retourne, frappée comme si le peintre m’avait empoignée par l’épaule pour me montrer l’autre côté. En face, je remarque une aquarelle colorée beaucoup plus chinoise, qui, littéralement me saute aux yeux. Papier de riz déroulé, nature morte encore, bondissante: un panier en osier déverse une belle cascade de fruits. Mangoustans au premier plan, papaye verte surmontée de bananes, d’ananas, de ramboutans et de durians. Les fruits, libres, jaillissent, joyeux comme la vie. Des caractères les nomment comme si écrire leurs noms, c’était déjà les croquer. Je m’approche de la date, 1949… naissance de ma mère. Coïncidences ? Mon cœur bondit. Pour la première fois, des natures mortes me parlent. De très loin, elles me murmurent un secret. 

Je cours regarder la ligne du temps : Chen Chong Swee est né en 1910. Il a étudié à Xinghua, l’école des beaux-arts de Shanghai où ma rebelle arrière-grand-mère apprenait la peinture. En 1931, il émigre à Singapour. Nul ne sait pourquoi… La même année, elle rejoint mystérieusement Paris, où sa fille, ma grand-mère, voit le jour. Premier fruit défendu de notre lignée !

« Tourne-toi toujours vers le soleil… »

Caroline Davinroy

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